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Traduire contre le système : traduction, résistance et hégémonie au Forum social mondial 2016 à Montréal
Idées
| par Alexandre Dubé-Belzile |

La traduction joue un rôle de première importance dans la résistance contre le système néolibéral mondialisé et la vision du monde véhiculée par une certaine élite politique et économique et ce, plus particulièrement en ce qui concerne les enjeux mis de l’avant dans le cadre du Forum social mondial. Cet article traitera de la traduction non seulement comme une profession qui prend en charge le transfert d’un contenu sémantique d’une langue à une autre, mais également au sens beaucoup plus large que lui donne le sociologue brésilien Boaventura de Sousa Santos. Ce dernier explique comment la traduction est un instrument de conscientisation et d’abolition des rapports de pouvoir qui minent les relations entre diverses visions du monde, au Québec, au Canada et ailleurs. L’auteur de cet article a lui-même été interprète lors du Forum social mondial de 2016, qui a eu lieu au mois d’août dernier, à Montréal.

Le Forum social mondial

Le Forum social mondial a vu le jour en 2001 à Porto Alegre, au Brésil, dix ans après la chute de l’Union soviétique, mettant ainsi fin à une dure décennie de désillusionnement face au socialisme orthodoxe. C’est donc peu avant les attentats du 11 septembre 2001 et les débuts d’une nouvelle rage répressive émanant de l’impérialisme étatsunien et de ses alliés que le Forum social a été créé par ceux qui croyaient encore en un monde meilleur et qui le croyaient possible autrement que par la voie des armes. Selon sa charte, le Forum « est un lieu de rencontre et de convergence des mouvements sociaux […] afin de mettre au premier plan nos préoccupations concernant la justice sociale, le développement durable, la solidarité internationale et la démocratie participative[i]. »

Lors du Forum social de 2016, qui a eu lieu en août dernier à Montréal, des interprètes bénévoles se sont déplacé·e·s de nombreuses villes du Québec et du Canada pour faciliter les discussions dans les assemblées de convergence et sur les diverses plateformes d’interactions. Il s’agissait d’un Forum du Nord, sans aucun doute, et les rapports de domination qui émanaient du pays d’accueil se faisaient sentir. C’était la première fois que le Forum avait lieu dans un pays nord-américain. Le dernier s’était déroulé en Tunisie et, à d’autres occasions auparavant, à Mumbai, à Karachi, à Bamako ainsi que dans plusieurs autres villes du « tiers monde ». Quoi qu’il en soit, parce que le Canada est un État avantagé par le système mondial actuel, la responsabilité des hôtes du Forum était d’autant plus grande, car au sein de notre société sévit encore un colonialisme interne et au Québec, une lutte entre deux colonialismes internes, que nous expliquerons ultérieurement. Quoi qu’il en soit, pour les privilégié·e·s qui ont pu être sur les lieux, les interactions entre collectifs, mouvements et organisations ne se sont pas toujours faites sans rapport de force. Le Forum a eu lieu, même si des milliers de participant·e·s n’ont pas eu de visa pour, selon le gouvernement canadien, « certains voyages antérieurs, une situation financière inadéquate ou un doute sur les intentions des militant[·e·]s de retourner dans leur pays après le Forum [ii]». En d’autres mots, on pourrait parler, si on lisait entre les lignes, d’« enjeux de sécurité ».

La traduction : panacée à l’eurocentrisme

Dans cette ère de la « sécurité » qui sert de prétexte à des assassinats, à la torture et aux interventions militaires à outrance, au Forum, un grand nombre de militant·e·s du monde musulman semblaient avoir adopté une vision des plus eurocentristes de la justice sociale, c’est-à-dire qu’elles et ils rejetaient, non sans un certain mépris semble-t-il, leur culture arabe et musulmane. Le rejet de la religion est un choix tout à fait personnel et compréhensible dans une société comme, par exemple, la Tunisie, déchirée entre une « modernité » occidentale de façade qui avait imposé le régime de Ben Ali et une jeunesse en quête d’identité qui a constitué, malheureusement, une importante force volontaire de l’organisation État islamique, autre extrême non moins aliénant. Cependant, embrasser la culture occidentale ne peut être que tomber dans un autre panneau, puisque cela revient à se soumettre à une illusion comme une autre[iii].  Gilbert Rist mentionne : « C’est un effet de l’arrogance occidentale que de considérer la société moderne comme différente des autres, sous prétexte qu’elle serait sécularisée et rationnelle. Parce qu’il n’existe aucune société qui ne soit pas fondée sur des traditions et des croyances, rien n’indique que la société occidentale en soit dépourvue, même si celles-ci sont différentes de celles des autres sociétés[iv]. » La traduction est un travail qui empêche l’aliénation, qui permet à des militant⸱e⸱s de tous horizons culturels d’être sur la même longueur d’onde. Selon le sociologue brésilien Buoventura de Sousa Santos, la traduction vise « à clarifier ce qui unit et ce qui sépare les différents mouvements et leurs pratiques afin d’établir les possibilités et les limites d’articulation et d’agrégation entre eux. » Ce travail est également « crucial pour définir, dans chaque contexte concret et pour chaque moment historique, quelle constellation de pratiques subalternes va générer le plus fort potentiel contre-hégémonique[v]. »

L’hégémonie de la laïcité

Malheureusement, l’hégémonie culturelle de notre propre pays tend parfois à s’imposer comme un modèle. Encore une fois, une responsabilité d’autant plus grande pèse donc sur nos épaules. Enfin, la laïcité comme neutralité de l’État, de la société et de ses institutions par rapport aux croyances religieuses est une prise de position qui mérite d’être défendue. Cependant, quand la société avec ses rapports de pouvoir fait de cette laïcité le sceau de sa supériorité, mariant possiblement condescendance et xénophobie, cela donne des résultats comme ceux dont nous avons été témoins lors des débats entourant la charte des valeurs québécoises. Pauline Marois, chef du Parti québécois à l’époque, avait fait de la religion un épouvantail qui servait à des fins de propagande pour gagner des élections et s’accrocher au pouvoir. D’une révolte contre l’église lors de la Révolution tranquille, elle a tenté de construire un nouvel instrument d’oppression. En fait, l’Islam et la laïcité ont tous deux constitué, dans différents contextes, deux idéologies motivant la répression. Nous avons mentionné la Tunisie plus haut, mais nous pourrions parler de la Turquie d’Atatürk (oppression au nom de la laïcité) et du gouvernement actuel en Arabie saoudite (oppression au nom de l’Islam). Dans le cas du Québec de Pauline Marois, la mobilisation du peuple sur des bases islamophobes a heureusement échoué.

Il faut se rendre à l’évidence qu’adopter une position fermement antireligieuse brime nombre de personnes dans leur identité au même titre que l’homophobie et le racisme. Un athéisme agressif a d’ailleurs été la cause des échecs des premiers mouvements communistes iraquiens au début du XXe siècle [vi]. Le même phénomène s’est également produit quelques décennies plus tard en Afghanistan[vii]. Il ne faut pas confondre le discours pseudo-religieux d’une élite qui cherche à légitimer sa domination et l’Islam, une vision du monde partagée par près d’un milliard et demi de personnes. Malheureusement, nombre de celles et ceux qui sont nés dans l’Islam sont elles-mêmes et eux-mêmes en proie à cette confusion. C’est le cas du militant kurde Zaher Baher, qui manifeste pourtant son soutien au gouvernement progressiste du Kurdistan syrien qui reconnaît, dans sa charte, toutes les croyances. En effet, Baher parle de lutter contre l’Islam qui serait, selon lui, la source de tous les problèmes, tenant un discours proche de celui des néofascistes, comme le Front national en France et son homologue québécois[viii], ou encore comme La meute, groupe d’extrême-droite lancé sur Facebook par un vétéran de l’armée canadienne[ix]. Il est très inquiétant d’entendre ce discours chez un anarchiste[x]. Le philosophe anarchiste Murray Bookchin, qui a inspiré les militants kurdes, avait pourtant bien expliqué que ce sont les rapports de pouvoir qui posent problème[xi]. Enfin, tout cela est dû à un affreux manque de communication causé par une perméabilité de différentes visions du monde qui s’affrontent. La solution à ce problème antédiluvien se trouve en partie dans le Forum social mondial et dans « le travail de traduction »[xii], comme le mentionne Boaventura de Sousa Santos. Enfin, les évènements récents à Québec qui ont mené aux décès de six personnes aux mains d’Alexandre Bissonnette en janvier dernier sont d’ailleurs tout autant le symptôme de ce manque de communication et d’un trouble identitaire criant.

La traduction, souvent vue par les gens qui s’en servent comme un simple travail de transfert d’une langue à l’autre, un labeur de pure méthodologie, est en fait au cœur de la résistance au néolibéralisme et de l’impérialisme culturel. La traduction est bien plus qu’un simple service marchandable. En dépit de cela, les traducteurs et les traductrices se trouvent le plus souvent bien au bas de la hiérarchie dans la bureaucratie de l’État et au sein des entreprises privées. Les traducteurs et les traductrices sont des intellectuel·le·s qui doivent avoir conscience de leur responsabilité pour ne pas tomber dans la servitude ou dans la fatuité. Dans le cadre de la convergence nécessaire qui est tentée au Forum social mondial, la traduction est essentielle, non seulement sur le plan linguistique mais également d’un point de vue culturel, pour éviter que le forum soit, comme plusieurs en ont fait part, un forum du Nord, qui révélerait, derrière une façade de coopération internationale, l’impérialisme culturel, l’eurocentrisme et le paternalisme des pays plus favorisés. Maria Timoczko, professeure de littérature comparée à l’Université du Massachussetts à Amherst, a souligné l’importance d’étendre la traduction de tous les horizons culturels vers tous les horizons. Dans le même ordre d’idées, les personnes qui s’adonnent à la traduction ne peuvent rester passives, mais doivent être des acteurs et actrices à part entière de la résistance et ce, même si elles et ils sont moins souvent au-devant des barricades[xiii]. D’ailleurs, le professeur Santos affirme : « La traduction n’est pas une simple technique. Même ses composants purement techniques et la façon dont ils sont utilisés au cours du processus de traduction doivent être l’objet de délibération démocratique. La traduction est un travail dialogique et politique. Elle comporte aussi une dimension émotionnelle, parce qu’elle présuppose à la fois une attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres. »[xiv] Il s’agit donc non seulement de se solidariser et de se concerter sur ce qui mérite d’être traduit plutôt que de se soumettre aux diktats du marché de la traduction, mais également, dans la traduction, de mettre en œuvre un processus de conscientisation, d’adopter une approche sourcière pour toujours élargir les horizons du lecteur. Antoine Berman, linguiste, traducteur, philosophe et écrivain français, qualifie d’ « approche sourcière » ou « exotisation » l’opposé de l’approche ethnocentriste, qui cherche à conformer un texte étranger à la culture de la langue d’arrivée[xv]. Dans les ouvrages collectifs dirigés par Tymoczko, notamment Translation and Power, Translation, Resistence, Activism et Enlarging Translation, Empowering Translators, les contributeurs et contributrices abordent une variété de sujets en lien avec la traduction et son aspect politique, que ce soit en Amérique latine dans le cadre des luttes indigènes, à Hawaii pour la survie d’une culture colonisée par les États-Unis, dans l’ancienne Union soviétique chez l’intelligentsia, en Afrique francophone dans les luttes postcoloniales et même en Europe.

Double colonialisme : la traduction au Québec et au Canada

Enfin, ne pas parler du rôle de la traduction au sein de l’appareil politique canadien constituerait une omission significative. D’une part, même si le Bureau de la traduction a vu le jour en 1934, le bilinguisme n’est réellement devenu effectif qu’en réaction aux crises politiques qui se sont manifestées au Québec dans les années 1960 et 1970, avec la Loi sur les langues officielles de 1969; d’autre part, ce bilinguisme fait désormais partie intégrante de l’idéologie canadienne, qui assure une certaine cohésion de l’identité nationale. Grâce à la traduction, l’État parle au sujet canadien-français dans sa propre langue. Il institutionnalise les contradictions qui avaient été la cause de ces crises et légitime ainsi son hégémonie, qui se manifeste sous la forme d’un colonialisme interne. Cela fait écho à toute l’analyse de la traduction au Québec faite par Annie Brisset, professeure de traductologie à l’Université d’Ottawa[xvi]. Cette dernière a analysé la traduction théâtrale au Québec, qui fut d’abord faite en France puis rapatriée dans la Belle province dans les années 1970 pour que le théâtre « parle enfin québécois ». Cette traduction s’est toutefois avérée ethnocentrique et isolationniste. Malheureusement, même si une partie de la mouvance souverainiste appartenait à la gauche, il semble que le nationalisme québécois ait plutôt engendré une nouvelle élite locale qui a remplacé l’ancienne. Bien que les membres du FLQ et Pierre Vallières, auteur de Nègres blancs d’Amérique, revendiquaient l’indépendance du Québec, ils le faisaient par anticolonialisme et par anti-impérialisme, s’inspirant des Black Panthers et du Front de libération nationale algérien pour donner forme à une sorte de Cuba du Nord. Par contre, les souverainistes qui se sont emparés du pouvoir étaient plutôt de droite, et leur nationalisme comportait d’emblée certains éléments xénophobes. Ce sont des gens appartenant à cette deuxième catégorie, et à d’autres, qui ont pris les rênes tant sur le plan politique qu’économique et qui ont remplacé l’ancienne élite plus strictement anglo-saxonne, devenant ainsi une deuxième puissance coloniale interne. Néanmoins, un peu plus de 40 ans après l’instauration du bilinguisme et l’émergence d’une élite francophone, faits historiques importants pour la traduction au Canada, le gouvernement fédéral, sous les pressions de la mondialisation et de la montée du néolibéralisme, privatise la traduction jadis effectuée par ses propres institutions. Le Bureau de la traduction traduit de moins en moins de documents gouvernementaux. En une seule décennie, le Bureau, qui employait déjà près de 2 000 traducteurs et traductrices, a vu ses effectifs diminués presque de moitié. Le Canada fait traduire de plus en plus de documents par des traducteurs et traductrices externes qui travaillent pour des entreprises privées, des « usines à traduction » au prix les plus bas, aux dépens de la qualité. Par la même occasion, le Canada voit sa souveraineté érodée. L’identité, l’idéologie canadienne et la citoyenneté qui en découle se voient compromises[xvii]. C’est d’ailleurs pourquoi un groupe de professeur·e·s de l’Université d’Ottawa, de l’Université du Québec en Outaouais et de l’Université de Montréal, entre autres, cherchent à abolir le Bureau pour en faire un Secrétariat général de la traduction qui serait chapeauté par Patrimoine Canada plutôt que par le ministère des Services publics et de l’approvisionnement[xviii], ceci afin de souligner l’importance politique et identitaire de la traduction, qui ne devrait pas être traitée de la même manière que le papier de toilette, les assiettes en carton, les chaises et autres fournitures de bureau. Enfin, serait-il possible qu’il appartienne maintenant aux mouvements sociaux de prendre en main la traduction et leur identité, et par le même fait, leur propre citoyenneté ? Nous entendons par cela une traduction qui s’insérerait dans une économie sociale plutôt que dans une dynamique institutionnelle. Nous avons présenté la question à madame Chantal Gagnon, professeure de traduction à l’Université de Montréal. Selon elle, bien qu’il pourrait y avoir une place pour ce type de traduction, elle ne pourrait remplacer les traductions institutionnelles canadiennes, qui sous-tendent une idéologie que madame Gagnon définit comme « un ensemble de valeurs 

associées à un individu, à un groupe d’individus ou à une institution ». Aussi, au Québec, la traduction institutionnelle est « une reconnaissance du poids politique de la communauté linguistique minoritaire ». Enfin, pour notre part, il semble que remettre en question la traduction institutionnelle, qu’elle soit canadienne ou québécoise, s’avère être une forme de résistance. Enfin, madame Gagnon a affirmé lors de notre entretien que la traduction engagée peut empêcher l’aliénation comme elle peut l’engendrer. Comme traducteurs et traductrices, il faudrait donc prendre les devants.

L’expérience de traduction au Forum

Ainsi, les interprètes au Forum se trouvaient exclu·e·s des cercles militants, dans des cabines insonorisées équipées de microphones et de casques d’écoute à l’arrière des locaux, comme cela est d’usage dans les conférences internationales et à l’ONU. Même si cela a été fait avec les meilleures intentions, c’est-à-dire pour faciliter le travail des interprètes, il reste que l’interprète n’était que prestataire d’un service. Cela ne tenait pas compte de la traduction « engagée » et de la définition que lui prête Santos, car on n’incite pas l’interprète, en raison de son isolement, à adopter cette « attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres » que prône Santos. C’est en ce sens que la traduction se faisait sous un plan hiérarchique. De plus, peu de langues étaient au rendez-vous : le français, l’anglais et l’espagnol. Étant donné les visées altermondialistes du Forum, limiter les langues de traduction à celles des principales puissances coloniales minait la portée des dialogues. Le fait que tous les échanges réalisés en territoire mohawk non cédé, c’est-à-dire sur l’île de Montréal, l’aient été dans les trois langues de trois des empires qui ont pillé l’Amérique ne rendait pas justice à la grandeur des aspirations du public. L’autogestion aurait permis de faire de la traduction engagée, militante et conscientisante, ce qui aura été plus difficile à réaliser dans une cabine. Cette même autogestion aurait donné lieu à des traductions horizontales (alors que le modèle en place était plutôt vertical), qui auraient pu se faire plus spontanément, par les participant·e·s, dans toutes les langues. Sur le plan purement technique, le système de microphones, de casques d’écoute et de cabines rendait difficile la spontanéité et limitait le nombre de langues. Il est déplorable que les limites d’une technologie donnée constituent des limites aux dialogues. La traduction ne devrait pas être tenue en otage par ces réalités techniques. L’interprétation et la traduction existent depuis des millénaires et si la technologie handicape le dialogue interculturel, elle devient inutile. Plusieurs militant⸱e⸱s et intellectuel⸱le⸱s, comme Latouche, Rist et l’anarchiste Bookchin, avancent de nos jours l’idée de la décroissance comme véritable solution aux problèmes de la société actuelle. La décroissance implique de se désengager d’un mode de vie axé strictement sur la surproduction et la surconsommation et de retourner à une manière de vivre plus simple, puisque nombre de technologies ont fait plus de mal que de bien et que beaucoup de gens n’ont même pas l’essentiel pour vivre.[xix] Par conséquent, toute la technologie fournie aux interprètes a peut-être contribué à déshumaniser la traduction.

Selon Santos, le Forum social mondial « comme phénomène politique » est une « nouveauté [qui] coexiste [avec] les traditions de la pensée contre-hégémonique, dans leurs versions occidentales ou non occidentales »[xx]. Cette idée que la résistance ou la « pensée contre-hégémonique » existe sous une infinité de formes, qui peuvent être aussi variées, différenciées et vastes que peut l’être la créativité humaine lorsque non entravée par l’hégémonie, est le catalyseur de tout un processus d’autocritique pour les traductrices et les traducteurs. Le Forum social doit être une plateforme qui permet l’épanouissement de cette inépuisable variété d’horizons de la résistance. Dans les mots de Santos lui-même : « La diversité qu’il accueille est libérée de la peur d’être cannibalisée par de faux universalismes ou de fausses stratégies uniques proposées par quelque théorie générale. » La traduction permet le dialogue au sein de la diversité tout en repoussant l’hégémonie de prétendues universalités occidentales, en l’occurrence celle du pays d’accueil, avec son idéologie dont nous avons fait état précédemment. Santos définit donc la traduction en ces mots : « La traduction est une procédure qui facilite l’intelligibilité mutuelle entre des expériences du monde […] sans compromettre leur identité et leur autonomie, ou pour le dire autrement, sans les réduire à des entités homogènes. »[xxi]

Pour une traduction de la convergence

La traduction est en fait un prérequis à la convergence qui rassemble toutes les visions du monde sous un même toit. Il ne s’agit pas d’estomper les différences, mais plutôt de s’assurer que l’éventail des visions du monde soient traduites les unes aux autres. La traductrice ou le traducteur adapte donc le propos autant sur le plan de la langue que celui des références culturelles, physiques, métaphysiques et même ontologiques. C’est sans aucun doute ce dont Santos parle quand il mentionne l’importance de délaisser la « différence geôlière » pour la « différence hospitalière » et ainsi célébrer la diversité comme « condition du partage et de la solidarité »[xxii].

Pour illustrer son propos, il donne l’exemple du concept très européen (et très phallocratique) des droits de l’Homme (d’ailleurs appelé par certains « droits de la personne » pour cette raison), qui n’est pas compris, reçu et accepté par toutes les cultures. Il les compare au concept de umma en Islam, « la communauté » et de dharma chez les hindouistes, qui signifie « l’harmonie entre les êtres humains et tout ce qui existe ». Ce sont là trois visions de la dignité humaine fort différentes. Santos critique tour à tour ces différents concepts. Pour lui, les droits « à l’occidentale » sont bien trop simplistes et se limitent à la dichotomie des droits et devoirs, négligeant ainsi totalement de prendre en considération la nature. Pour ce qui est du dharma, il lui prête un côté bien trop fataliste et une soumission à une harmonie supérieure qui néglige les libertés individuelles et les valeurs démocratiques. En ce qui a trait au concept de umma, il avance que ce dernier exagère l’importance des devoirs par rapport aux droits. Santos juge également que l’Islam pousse à fermer les yeux sur de nombreuses inégalités.

Afin d’amener la réflexion un peu plus loin, nous pourrions aussi comparer les différentes définitions de la liberté. Très grossièrement, en Occident, la liberté implique souvent de poursuivre ses désirs et, en Orient, de s’en libérer. Bien que pointer les fautes de chaque système et parler de leur incomplétude peut sembler quelque peu prétentieux, il reste que le propos illustre très bien l’importance de la traduction et la lumière que celle-ci peut jeter sur ces visions du monde en contexte de convergence. Nous n’irons pas jusqu’à dire que les cultures sont incomplètes et que cela est la raison d’être du dialogue interculturel. Cependant, nous ne voulons pas non plus sombrer dans un relativisme absolu et enfin, un solipsisme qui rendrait toute communication impossible. Le dialogue interculturel est essentiel, mais de parler de « complétude culturelle impossible » et d’« incomplétude » des cultures pourrait être encore bien trop près de l’universalisme chimérique de l’Occident. La traduction permet un dialogue entre ces visions du monde et ce, par-delà le transfert linguistique entre le français, l’anglais, l’arabe, l’hindi, l’espagnol, etc. Il est également important de rappeler que cette analyse est impossible à moins de se débarrasser du sentiment de supériorité de l’Occident dû, avec bien d’autres facteurs, au caractère soi-disant sécularisé de sa société.

Conclusion

Nous croyons que Deleuze et Guattari ont vu juste dans leur ouvrage Capitalisme et schizophrénie[xxiii], faisant écho à Antonin Artaud, dans Van Gogh, le suicidé de la société[xxiv]. Ces auteurs parlaient de notre société en disant qu’elle ne sort pas de sa maladie parce qu’elle n’a pas intérêt à le faire. Cette maladie serait en quelque sorte l’idéal libéral de notre société où chacune et chacun serait une « machine dévorante » sans cesse à la poursuite de ses désirs et qui ne se rendrait pas compte que, dans ce délire de surconsommation, elle court à sa perte. Même si les pensées religieuses sont souvent blâmées comme étant des perversions qui poussent les gens à agir aveuglément contre eux-mêmes, il reste que ce n’est certainement pas le phénomène religieux qui encourage cet « individualisme néolibéral »[xxv]. Il est donc nécessaire de transcender les visions du monde et les croyances occidentales et orientales du monde et, sans imposer de « faux universalismes », définir les enjeux communs et les traduire vers tous les horizons pour ne pas se pointer du doigt les uns les autres dans l’obscurité et ainsi attiser la flamme du discours néoconservateur et néolibéral.

Enfin, les propos synthétisés plus haut s’appliquent non seulement à l’aspect plutôt théorique du Forum social mais également à son organisation pratique. Ce travail de réflexion n’aurait toutefois pas été possible sans un article théorique, comme celui de Santos, qui effectue un élargissement nécessaire du concept de traduction. Comme la professeure Maria Tymoczko en fait état dans ses ouvrages, il y a une corrélation entre cet élargissement de la définition de la traduction et l’émancipation des traducteurs et des traductrices. On pourrait aller plus loin et parler de démocratisation de la traduction, qui n’appartiendrait plus à une classe professionnelle (en risque d’être prolétarisée) servile aux entreprises privées, au capital et aux institutions de l’État. La traductrice ou le traducteur deviendrait alors une actrice ou un acteur de changement politique. Par le fait même, un plus grand nombre de personnes de tous les horizons pourraient participer au processus de traduction. On pourrait alors parler d’un passage d’une économie politique de la traduction vers une économie sociale de traduction autogérée et autonome, politiquement et économiquement.

CRÉDIT PHOTO : Revenu de base 

[i] Assemblée ouverte du Forum social mondial. (2015). Charte constitutive du Forum Social Mondial à Montréal en 2016. Montréal. Récupéré sur https://fsm2016.org/wp-content/uploads/2015/11/Charte-du-FSM-2016.pdf

[ii] France-Presse, A. (2016, août 5). Le Canada refuse des visas à plus de 200 participants au Forum social mondial. Récupéré sur LaPresse : http://www.lapresse.ca/actualites/201608/05/01-5007752-le-canada-refuse-...

[iii]Gruda, A. (2013, mai 7). Le bras de fer tunisien : entre laïcité et intégrisme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/international/dossiers/la-montee-des-salafistes/2...

Jomier, A. (2011, avril 12). Laïcité et féminisme d’État : le trompe-l’œil tunisien. Récupéré sur La vie des idées : http://www.laviedesidees.fr/Laicite-et-feminisme-d-Etat-le.html

[iv] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).

[v] Santos, B. d. (2010). L’avenir du Forum social mondial : le travail de traduction. Mouvements, 20-31.

[vi] Salucci, I. (2005). A People’s History of Iraq: The Iraqi Communist Party, Workers’ Movements and the Left 1924–2004. Chicago: Haymarket Books               

[vii] Linschoten, A. S. (2014). An enemy we created: The Myth of The Taliban-Al-Qaeda Merger in Afghanistan. Oxford University Press.

Cooley, J. (2002). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. Pluto Press: New York.

[viii] Croteau, M. (2016, octobre 28). Le Front national du Québec prend forme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201610/...

[ix] Rémillard, D. (2015, décembre 28). La Meute, un groupe contre « l’invasion de l’islam ». Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/societe/201512/28/01-4935114...

[x] Baher, Z. (2015). The Experiment of West Kurdistan: Feminism, Anti-Sectarianism, and Collectivism in the Syrian Revolution. Chico, California: AK Press.

[xi] Bookchin, M. (1971). Post-Scarcity Anarchism. Montreal and Buffalo: Black Rose Books .

Bookchin, M. (1982). The Ecology of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarch. Palo Alto : Cheshire Books .

Bookchin, M. (1987). The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship. San Francisco: Sierra Club.

Bookchin, M. (1995). From Urbanization to Cities : Towards a New Politics of Citizenship. London: Cassall.

Bookchin, M. (1995). Social Anarchism or Lifestyle Anarchism: An Unbridgeable Chasm. Edinburgh and San Francisco: AK Press .

[xii] Ibid no 6

[xiii] Tymoczko, M. (2007). Enlarging Translation, Empowering Translators. Manchester, UK : St. Jerome Publishing.

Tymoczko, M. (2010). Translation, Resistence, Activism. Amherst and Boston: University of Massachusets Press.

Tymoczko, M., & Gentzler, E. (2002). Translation and power. Amherst and Boston: University of Massachusetts Press.

[xiv] Ibid no 6

[xv] Berman, A. (1984). L’épreuve de l’étranger. Paris : Gallimard.

[xvi] Brisset, A. (1990). Sociocritique de la traduction : Théâtre et altérité au Québec (1968-1988). Longueil : Le Préambule.

[xvii] Doiron, J.-M. (2016, janvier 25). Bureau de la traduction : la SANB sonne l’alarme. Récupéré sur Acadie Nouvelle: http://www.acadienouvelle.com/actualites/2016/01/25/bureau-de-la-traduct...

Gaboury, P. (2016, janvier 19). Heures sombres pour le Bureau de la traduction. Récupéré sur La Presse: http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201601/19/01...

Lanthier, C. (2016, juin 16). Le Bureau de la traduction doit récupérer son expertise, dit un comité parlementaire. Récupéré sur Radio Canada: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/787749/bureau-traduction-rapport-com...

Lantier, C. (2016, octobre 27). Un sondage mené par le gouvernement fédéral préoccupe les traducteurs. Récupéré sur http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/811236/bureau-traduction-contrats-ex...

Vachet, B. (2016, octobre 17). Bureau de la traduction: la réponse du gouvernement jugée décevante. Récupéré sur #ONFR TFO: http://www5.tfo.org/onfr/bureau-de-la-traduction-la-reponse-du-gouvernem...

[xviii] Gaboury, P. (2016, mai 10). Remplacer l’actuel Bureau de la traduction. Récupéré sur http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201605/10/01...

[xix] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).

Latouche, S. (novembre 2003). Pour une société de décroissance. Le Monde Diplomatique, 18-19. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651

[xx] Ibid no 6

[xxi] Ibid no 6

[xxii] Ibid no 6

[xxiii] Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Éditions de minuit.

[xxiv] Artaud, A. (1990). Van Gogh, le suicidé de la société. Paris : Gallimard.

[xxv] Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.

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