Société
Totalitarisme 3.0 : (2/3) Des vieux aux nouveaux totalitarismes
Idées
| par Daniel Stern |

De vieux mots porteurs d'un sens éclairant pour aujourd'hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l'esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l'URSS l'avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l'invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.

Second de trois parties, cet article poursuit la réflexion entamée quant aux impacts de la technique sur l'organisation sociale. L’article précédent développait l'idée qu'en deçà des manifestations violentes et spectaculaires des totalitarismes du siècle dernier, notre regard devait se porter en direction de la technique afin de comprendre les configurations sociales particulières sous-tendant le totalitarisme. Loin d'avoir été complet dès les premiers jours, le totalitarisme doit être compris comme un mouvement de totalisation social parallèle au développement de la technique vers ce que l'on a nommé « la méga-machine ».

Les représentations du vieux totalitarisme

Les formes empruntées par la technique au XXe siècle avaient déterminé le mode d'organisation social massifié permettant la prise en main totale par les fascistes. À bien des égards, on peut dire que le totalitarisme politique consistait en une excroissance d'une forme de totalisation sociale mue par la technique. Or, les incarnations de la technique changent et ainsi va-t-il de leur impact sur l'organisation sociale. L'analyse historique de la technique doit être couplée à celle des transformations du totalitarisme afin de mieux saisir le mouvement de recouvrement du monde par la méga-machine. En ce sens, le totalitarisme politique tient d'une configuration sociale aujourd'hui désuète. Non seulement le mouvement de totalisation de la technique a perduré, mais, de plus, a revêtu aujourd'hui une forme nouvelle. C'est donc un totalitarisme d'une nouvelle mouture qu'il faut aujourd'hui identifier.

Au regard de la plupart des films de science-fiction dystopique, il apparaît que les représentations du totalitarisme se limitent à cette forme désuète que nous nommerons « totalitarisme 1.0 »[i].  Les derniers opus d'Hunger Games illustrent bien ce propos[ii].  Le récit met en scène d’un état tout-puissant, nommé « Capitole », aux tendances impérialistes maintenant son hégémonie notamment à travers la promesse de jeux dont seuls les vainqueurs obtiendront le pain. Alors qu'on aurait pu croire que le « Capitole » était une métaphore des classes dominantes actuelles par sa critique du consumérisme et du spectacle, la logique ne fut pas poussée plus loin. À travers le troisième opus de la série, le combat de l'image s'effectue anachroniquement par voie de propagande télévisée. Le président Snow reste un dictateur à vie et les rebels-les demandent des élections libres et un libre-échange économique… Bref, l'ajout cosmétique du motif dictatorial détourne de ce qu'il y avait réellement à chercher dans la métaphore du « Capitole ».

De même, la contestation ou la résistance tend souvent à être représentée sous la forme que le vieux totalitarisme lui avait empruntée. La tendance à faire réadvenir la masse, qui n'existe plus physiquement que dans le métro ou lors de spectacles d'envergure, se base sur le postulat erroné que le nombre fait la force. Dans Hunger Games, il n'est pas surprenant – et ce manque de surprise devrait nous étonner – que la résistance au « Capitole » soit justement mise en scène telle une organisation militaire hiérarchisée et centralisée. En effet, l’organisation sociale des rebels-les du district 13 renvoie à un étrange écho soviétique : forte hiérarchie militaire, uniformes, restriction alimentaire, puritanisme. La radio, les télévisions unidirectionnelles, la masse uniformisée rassemblée à tous les étages dans un cercle où la présidente est visible de partout – à l'inverse du panoptique – la masse qui l'acclame d'un slogan à l’unisson. Comment ne pas voir également, dans ce motif, nos manifestations actuelles et autres rassemblements de masses unies pour faire front commun?

De telles images oblitèrent la perception du totalitarisme qui est le nôtre. De telles représentations nous confortent dans l'idée que ces situations totalitaires sont bien loin de nous.

Le nouveau totalitarisme : l'obsolescence combinée des masses et des individus

Notre totalitarisme n'est plus l'uniformisation estompant les différences comme dans Le passeur ou dans Equilibrium, deux représentations d’un totalitarisme gris opposé aux affects humains[iii]. Déjà, le capitalisme de la surproduction-consommation régnait sur le royaume de la différence. Bien faible était ce premier pouvoir qui ne pouvait orienter le social qu'à travers un seul vecteur. La maturité de sa puissance est aujourd'hui d'orienter la multiplicité, c'est-à-dire de faire l'unité à partir de la différence. Observons à partir du vieux totalitarisme son développement jusqu'à sa forme actuelle.

On dit qu'une des premières décisions d'Hitler fut de favoriser l'achat de dispositifs radiophoniques dans tous les foyers[iv].  Il y avait là une nouvelle façon de s'adresser à la société massifiée, une nouvelle technique dépassant de loin les rassemblements de masse, les affiches ou les journaux. Alors que la radio était sur la crête de deux époques, l'appareil agissait dans l'ambivalence : une puissance inégalée dont le contenu s'adressait encore aux masses tandis que sa forme recelait un autre potentiel. En effet, la radio et la télévision étaient le signe de l'obsolescence des masses. Au début, la radio s'adressait aux masses chez elles. Puis – et ce fut encore plus vrai avec la télévision – ces techniques s'adressèrent aux individus de masse.

Le chiffre du totalitarisme 1.0 était l'un : le parti unique, la masse uniforme et le chef unique (non pas au sommet d'une pyramide, mais, comme le disait Hannah Arendt, au centre d'une société en pelures d'oignon diffusant depuis un unique centre). Son existence était celle de la masse – dans les trains, à l'usine ou au cinéma – à laquelle on s'adressait de manière unidirectionnelle.

Le totalitarisme 2.0 a marqué la fragmentation de la masse, son éclatement. Si l'on produisait déjà en masse, la technique s'orienta vers la production pour la masse en tant qu'elle était atomisée. Dans la séparation, la masse perd son existence physique : la consommation s'effectue en solo – par la radio, la télévision ou la voiture. On s'adressait encore à elle – malgré la présence de plus en plus grande des téléphones – mais de façon toute différente du premier totalitarisme. Quantitativement, le résultat était du jamais vu : une telle technique permettait de rassembler un nombre inégalé de personnes écoutant simultanément le même discours. Qualitativement, les masses n'étaient pas rassemblées au même endroit, mais dispersées ; elles n'étaient pas dans un lieu public, mais le lieu public s'exprimait chez soi. C'était l'organisation sociale qui en était modifiée, le public – et dans bien des cas le pouvoir – s'insérant dans le privé, c'est-à-dire un lieu de subjectivation autre et conçu à tort comme non-politique. Le collectif avait été fracturé par la technique nouvelle de la radio.

Mais ce moment n'est pas non plus l'essor de l'individu comme le prétend le discours sur l'individualisme. Aujourd'hui, avec la quantité de moyens personnels de diffusion coïncide une massification sociale inégalée. Jamais il n'y a eu moins d'individus. Autant la masse est atomisée, autant la désindividualisation est reçue personnellement, c'est-à-dire en privé. La multiplication des appareils individuels portables ne fait qu'exacerber cette logique en permettant de déplacer cette zone privée partout avec soi. On assiste encore une fois à un double mouvement où l'appareil privé donne accès au monde et où l'on apporte dans le monde l'objet qui nous prive de celui-ci[v]. La radio et la voiture sont les deux faces complémentaires d'un même mouvement d'obsolescence de la sphère privée et de la sphère publique. En écoutant la radio dans la voiture, nous sommes à la fois à l'extérieur et chez nous, séparés des autres par la voiture et ralliés au monde par la radio. Bref, ce qui rend solitaire, coupé des autres, est aussi ce qui nous constitue en tant que masse. Non, désormais puisque la masse est produite en solo, nous sommes des individus massifiés.

Mais à cela, il faut ajouter – et peut-être est-ce là un des buts d'une telle organisation sociale – que la masse individuée est d'autant plus paralysée par l'isolement réciproque de ses parties. « La ''massification par dissémination'', nous dit Günther Anders, vise toujours en même temps un double affaiblissement. Elle ne vise pas seulement à affaiblir les individus (en leur livrant les marchandises de masse qui les transforment en êtres de masse), mais aussi, en même temps, les masses  (en ''disséminant'' ces marchandises). […] Que nous soyons des ''individus massifiés'' qui rôdent ou une ''masse éclatée en individus'' affalés et inactifs, c'est une seule et même chose[vi]. » Dans ce cas-ci, le nombre ne fait pas la force, mais en constitue justement la faiblesse. À l'opposé de cette situation, le petit groupe d'individus libres apparaît comme le seul nombre ayant une quelconque force.

Cela dit, cette époque, elle aussi, est aujourd'hui dépassée. Ce que l'on voit advenir depuis une trentaine d'années indique une nouvelle forme de totalisation sociale. Le totalitarisme 3.0 consacre la coordination et l'interconnexion des individus-massifiés via les médiums du pouvoir. Alors que l'on s'adressait à nous de manière unidirectionnelle, nous célébrons aujourd'hui la communication multilatérale et la participation. Au deuxième stade, le pouvoir avait accès aux individus-massifiés sur le mode de la livraison ; au troisième, le pouvoir se réalise sur et à travers les interconnections où les individus-massifiés se livrent au monde autant qu'on les prend. Non, dire cela ainsi reste en deçà de la violence réelle : il faudrait représenter la chose telle une prise, une capture, une chasse où la proie avance vers le prédateur, pieds et mains volontairement liés. Notre existence s'exprime sous le signe d'Internet, de la géolocalisation, de la consommation Netflix ou Amazon ; désormais on se déplace en Google Maps. Cette époque que nous vivons aujourd'hui est celle de la réalisation de la méga-machine.

L'idéal n'est plus le meilleur État, mais la meilleure machine.

L'État n'est plus suffisant pour asseoir la totalité ;

celle-ci va déjà beaucoup plus loin et n'a plus besoin de lui.

L'auto-régulation capitaliste ne peut pas équivaloir l'organisation

sans accros, sans ratés

sans misère ou laissés pour compte

des méga-ordinateurs.

Une gestion technique

de toute la vie,

un monde-machine.

 

CRÉDIT PHOTO: PeteLinforth

[i] La notation des totalitarismes selon la formule « X.0 » réfère aux versions informatiques, mais plus précisément aux différentes phases d'Internet notées de la sorte. Ainsi, la phase 1.0 d'Internet désigne un moment d'unidirectionnalité : il y a une pluralité d'émetteurs qui agissent en parallèle. La phase 2.0 est la désignation la plus connue décrivant tout le domaine des réseaux sociaux et de l'interactivité des êtres-connectés. Enfin, la phase 3.0, encore en émergence, désigne l'« Internet of things », c'est-à-dire l'interconnexion des objets à travers Internet. L'homologie entre celles-ci et les diverses phases du totalitarisme est parlante. L'intuition vient de Sarah B. Thibault, qui a nommé son article de la sorte. – B.Thibault, Sarah. « Totalitarisme 2.0 ». Revue l'esprit libre. 4 novembre 2015.  http://revuelespritlibre.org/totalitarisme-20

[ii] Lawrence, Francis. Hunger Games : Mockingjay part 1 and 2. (2013 et 2014)

[iii] Noyce, Phillip. The Giver. (2014) et Wimmer, Kurt. Equilibrium. (2002)

[iv] Anders, Günther. L'Obsolescence de l'humanité, tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, Paris, 2011 (1980), p.89

[v] Anders, Günther. « L'Obsolescence de la masse », op. cit. p.83

[vi] Anders, Günther. « L'Obsolescence de l'individu », op. cit. p.182

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