Québec
Sterling Downey : de skinhead à élu municipal
Entrevues
| par Marye-Claude Belzile |

« Agir moralement n'est pas la même chose qu'agir politiquement […] Le bien commun n'est pas synonyme de l'intérêt général, c'est-à-dire de l'addition des intérêts particuliers. Dans l'expression, le mot qui compte est ''commun''. Le bien commun, que Tocqueville appelait « bien de pays » […], est un bien dont chacun est appelé à bénéficier, mais qui ne peut faire l'objet d'un partage : on n'en jouit que parce qu'il est la chose de tous.

La politique est le royaume du commun. C'est la raison pour laquelle le libéralisme est intrinsèquement générateur de l'essence du politique, puisqu'il ne connaît que des intérêts particuliers et assigne pour seule mission à l'État de garantir des droits individuels[i].»

À son insu sans doute, Sterling Downey est l'un de ces acteurs politiques qui a su d'instinct faire la différence entre la politique et le politique. La première est cette construction sociale qui cherche à établir des règles pour le bien commun, alors que le second est celui qui a laissé le libéralisme organiser le monde sur les intérêts particuliers au détriment du bien commun. Originaire de Verdun (1973), Sterling Downey est impliqué dans le milieu communautaire montréalais et dans celui du street art depuis de nombreuses années. Il y a près de 20 ans, il a fondé un important festival d'art urbain, Under Pressure[ii], géré uniquement par des bénévoles. Ce dernier lui a apporté une couverture médiatique partout au pays ainsi qu'à une échelle internationale. Afin d'assurer une permanence au festival, et avec l'aide d'autres collaborateurs, M. Downey a aussi cofondé en 2011 la Fresh Paint Gallery[iii] sur la rue Sainte-Catherine. Depuis 2013, il a été élu comme conseiller de ville du district Desmarchais-Crawford pour le parti en opposition officielle, Projet Montréal[iv]. Hostile à l'institution, M. Downey semble interpréter son rôle de conseiller comme étant celui d’un agent double justicier qui tente de changer le système de l'intérieur. Dans l'entrevue qu'il nous offre, il présente aisément l'analogie entre gangs de rue et groupes organisés divers : corps policiers, conseils municipaux, ministères, etc. Il voit dans nos institutions des reproductions de l'intimidation qu'il a vécue ou fait vivre alors qu'il fréquentait l'école, et il estime vouloir remettre les pendules à l'heure concernant ces approches que certaines personnes dotées de pouvoirs politiques essaient de cautionner.

Très généreux envers ses citoyens, M. Downey a accepté de m'accorder de son précieux temps le mercredi 19 octobre dernier, dans le confort de mon appartement verdunois, afin que je réalise ce premier portrait signé L'Esprit libre. D'entrée de jeu, son aisance et sa facilité d'approche nous ont permis d’explorer immédiatement le fond des sujets que je désirais aborder, ce qui a donné lieu à une rencontre étonnante de près de quatre heures. L'objectif était  de connaître le vécu et le bagage de cet homme intriguant afin de saisir sa vision de la politique municipale, un système qu'il ne se cache aucunement de critiquer.

Quel est-il, ce bagage? Ancien directeur marketing et gérant pour des compagnies de streetwear, celui qui a aussi été designer ne se trompe pas en affirmant avoir porté plusieurs chapeaux. Ce faisant, il a en parallèle milité pour favoriser une émulation saine d'artistes émergents, ce qui lui a permis d'être médiatisé suffisamment pour commencer à être reconnu à grande échelle. Et à travers tout cela, il profitait de ses acquis et expériences pour aider sa communauté en travaillant avec les jeunes, en leur inculquant les bénéfices de la persévérance et en les incitant à ne pas décrocher. C'était sa façon à lui de faire de la politique, avant même qu'on ne l'approche pour lui proposer de devenir candidat pour Projet Montréal: « Je pense que c'est en 2011 quand j'ai ouvert la galerie Fresh Paint, souvent je faisais des entrevues là-dessus pis une amie qui était journaliste avait un ami, Graig Sauvé[v], qui avait une émission de radio sur CKUT[vi]... pis on a parlé de mon rôle dans la communauté et c'est au travers de cette entrevue-là qu'on a commencé à en parler. On s'en allait en élections en 2013 et il savait que le parti cherchait des candidats potentiels, d'un certain profil, pour entrer en politique. »

Après cette entrevue, d'autres journalistes et certaines personnes impliquées en politique ont commencé à sentir qu'il serait probablement intéressant d'avoir M. Downey au sein de Projet Montréal. Le parti a simplement fini par venir lui demander s'il était intéressé, s'il avait déjà songé à faire de la politique: « Ma première réaction a été de partir à rire dans leur face!» C'est que Sterling Downey me confie qu'il a déjà été arrêté, qu'il a déjà fait de la prison, qu'il a été skinhead[vii] pendant trois ans, adolescent, et qu'il faisait partie de gangs de rue. Bien qu'il soit loin de tout cela aujourd'hui, et qu'il se qualifie de straight edge[viii], son profil ne collait pas tout à fait à l'emploi. Physiquement, aussi, son apparence d'homme tatoué de la tête aux pieds lui semblait très peu compatible avec l'image du politicien en complet, veston et cravate.

Mais alors, que cherchaient les représentants-es de Projet Montréal en lui offrant l'opportunité de joindre leur parti ? Bien qu'il soit considéré politiquement de gauche, cette raison ne semblait pas suffire à M. Downey pour expliquer que leur choix se soit arrêté sur lui. Projet Montréal n'était pas à la recherche de classiques femmes et hommes d'affaires, avocats-es et gens de droit: « Ils voulaient du monde du communautaire. Moi, j'avais un profil quand même assez spécifique : mon nom est très particulier, j'étais un Montréalais impliqué depuis 18 ans à Montréal et dans les médias depuis quasiment 20 ans, donc j'étais déjà connu. Je reste dans la même maison depuis 43 ans, donc je connais mon arrondissement et mon arrondissement me connaît aussi. » En plus de ces atouts, M. Downey sait parler les deux langues officielles, est confortable devant les médias et se dit apte à débattre de sujets de manière logique. Il ne lui restait plus qu'à être convaincu qu'il pouvait bien remplir le rôle de conseiller. Il ne me cache pas qu'il manquait d'assurance, lui qui n'a pas fréquenté l'université, lui qui a été traité pendant quatre ans pour un syndrome de stress post-traumatique, lui qui a fait une tentative de suicide à 35 ans. Il ne voyait pas nécessairement pourquoi on l'invitait, lui, à prendre cette place. Mais justement parce que tout ceci était déjà public, parce qu'il s'est servi de ses expériences pour aider  les jeunes, parce qu'il en a toujours parlé de façon transparente lors d'entrevues. Le parti désirait recruter quelqu'un à qui les gens pourraient s'identifier. Il ne lui restait plus qu'à l'assumer et à en faire quelque chose de constructif, s'il le désirait, comme candidat pour Projet Montréal : « Quand tu es capable de l'assumer, ben personne ne peut t'attaquer avec ça. »

Une crainte persistait toutefois encore : M. Downey ne connaissait rien en politique municipale, il n'avait même jamais voté. Quand il leur a avoué cette lacune, les membres de Projet Montréal lui ont vite appris qu'en fait, il y connaissait certainement quelque chose : il sort ses ordures, ses bacs sont virés parterre après le passage des éboueurs-ses, les rues qu'il emprunte sont bien ou mal déneigées l'hiver, et l'été dans les parcs il peut jouer au soccer, alors il a une idée de ce en quoi consiste la politique municipale. Finalement, c'est ce qui touche au quotidien me dit-il, c'est traverser les rues, c'est l'école qu'on fréquente, c'est les égouts qui débordent, c'est un tuyau qui pète au milieu de la rue. Pour lui, c'est encore mieux que le communautaire : « As-tu déjà eu des problèmes avec la police ? », me demande-t-il, « Ben le SPVM, c'est un service de la ville, donc les agents, quand ils t'approchent, quand t'es un citoyen, s'ils ne sont pas respectueux avec toi, ça fait partie de la politique municipale, parce que c'est la ville qui gère le service de police ». Il a fini par comprendre que ce sont ces enjeux-là, que c'est l'expérience avec ces enjeux-là qui compte vraiment quand tu décides d'entrer en politique municipale. En 2013, donc, il fut convaincu.

Sterling Downey me laisse entendre qu'il a un besoin viscéral de dénoncer les injustices et l'intimidation, qu'il veut, du haut de ses 250 lb et de tout son bagage de vie, s'interposer entre celles et ceux qui abusent de leurs pouvoirs et celles et ceux qui, moins bien armés-es, subissent les abus. Il ne le fait pas avec l'usage de la force comme lorsqu'il avait 15 ans, mais d'abord en écoutant : « Je suis quelqu'un qui écoute quand même, je peux avoir une opinion au départ, et peut-être pas la bonne opinion, mais la vie m'a appris à écouter et à me sensibiliser. Fait qu'admettons qu'en parlant, je provoque un dialogue. Peu importe ma position au départ, l'important est de partir le dialogue. J'écoute, et tranquillement, je commence à remarquer des choses. »

Cette volonté d'écouter et d'engendrer le dialogue fait de M. Downey un élu près de ses citoyens et citoyennes. Il leur apprend que quand on a quelque chose à dire, il faut oser le dire, que la communication porte fruit : « Si tu crois en quelque chose, quand tu as une cause, faut que tu sois prêt à aller jusqu'au fond avec ta cause, sinon tu vas rien changer. » Générer le dialogue d'abord, et ensuite défendre ce en quoi l'on croit, il s'agit, je constate, de son credo.

Les élections de 2013 sont survenues peu après les manifestions étudiantes de 2012, et bien qu'il ne s'était d'abord pas senti très concerné par celles-ci, il a finalement été témoin d'un Premier ministre (Jean Charest, on se souvient bien) qui n'a pas écouté ses citoyennes et citoyens, qui les a même ridiculisés-es, et cela lui a en quelque sorte donné envie de dénoncer des problématiques sociales. Pour ce faire, il avait donc besoin d'une plateforme, et Projet Montréal désirait lui en offrir une : « On n’oublie pas, à ce moment-là, j'avais passé presque 20 ans à l'extérieur, à me battre contre le système, et c'est ça qu'ils m'ont dit [Projet Montréal], ''Ça fait 20 ans que tu fais ça, là tu as l'opportunité de rentrer dans le cœur du problème et de dénoncer, au conseil municipal.'' » Il se disait qu'en étant élu, il pourrait venir en aide aux gens qui sont victimes d'abus, aux personnes en situation d'itinérance, à la population étudiante, aux graffeurs et graffeuses, entres autres. Il a toujours dit aux jeunes auprès de qui il a travaillé que s'ils le voulaient vraiment, ils pouvaient accomplir n'importe quoi, et s'il avait refusé la proposition de Projet Montréal, il aurait eu l’impression de mentir à ces jeunes. Avec courage et respect de ses convictions, il est entré dans l'aventure politique.

Conseiller municipal, aussi membre de la Commission pour le développement social et la diversité montréalaise, Sterling Downey m'explique que quand on est élu, on peut être nominé sur divers comités pour gérer son arrondissement. Avec une petite teinte d'amusement dans la voix, il cite en exemple (tout en dénonçant) une élue de l'opposition officielle : « Marie-Ève Brunet[ix], membre de l'aile jeunesse pour l'équipe de Denis Coderre, est censée représenter la jeunesse. Elle siège sur le Comité de la sécurité publique de la Ville-Centre avec Mme Samson[x]. C'est le comité qui est arrivé avec un plan pour un règlement sur les chiens dangereux. Elle ne dénonce pas le projet, qui pourtant est dénoncé par la jeunesse. Tu sers à quoi ? ». Pour M. Downey, elle ne fait pas son travail qui consiste à représenter ses citoyennes et citoyens, et elle ne fait pas le devoir de dénoncer à l'interne ce qui devrait l'être. Il compare ce silence à une injustice, à une façon qu'ont les institutions de taire dans le groupe ce qu'une personne parmi l'ensemble devrait défendre : « On est des êtres humains, des fois on s'associe avec des groupes pour certaines raisons et on ne se rend même pas tout à fait compte dans quoi on s'est embarqué, pis rendu à un certain point on ne sait plus comment s'en sortir. » Ainsi, quand Mme Brunet endosse tout ce que Denis Coderre propose sans écouter la jeunesse qu'elle représente, Sterling Downey voit un manquement à la dénonciation. Il me raconte comment son passé en tant que skinhead lui fait ressentir le besoin de dénoncer de telles pratiques : « J'ai appris, quand je me suis rendu compte dans quoi je m'étais impliqué, l'idéologie et tout ça, que ça prenait beaucoup de courage pour s'en sortir. Tu rentres là-dedans pour la protection, donc logiquement tu as un peu peur de ces gens-là, parce que s'ils cassent la gueule des autres, ils peuvent casser la tienne aussi. Quand tu sors, t'as plus de protection de nulle part, ceux qui devaient te protéger ne te protègent plus et te cassent la gueule. Quand tu sors, you have to face it. À un moment donné, I had to stand up for what I believed in and get out of it. En politique, si y'a quelque chose pour laquelle tu es contre, même à l'intérieur de ton parti, ben je vais me lever pis je vais dire fuck you, je dénonce. C'est pas à 43 ans que je vais pas me lever et pas le dire que c'est pas correct. »

M. Downey semble tenir mordicus à cette conviction, et elle semble lui tenir à cœur comme s'il l'avait durement acquise. Il me confie ne pas être fier de ce que représente son passé de skinhead, mais il affirme ne pas en avoir honte non plus. Ça lui a, malgré tout, grandement apporté. Il fait rapidement le lien avec les héros qui l'ont inspiré, des noms du monde de la musique : Henry Rollins[xi], Kevin Seconds[xii], Johnny Ramone[xiii], Ian Mackaye[xiv], Mike Ness[xv]... rien à voir avec la politique des parlements et des conseils d'arrondissement, mais des hommes qui refaisaient le monde en « bûchant », qui voulaient se battre et qui avaient aussi des problèmes de consommation. Jusqu'à ce que le mouvement arrête, car ils sont devenus straight edge, d'où l'inspiration : « Ces personnes-là, aujourd'hui, et à cause de tout leur vécu, se lèvent debout pour dénoncer. C'est pas comme Denis Coderre qui va parler des pitbulls quand il n'a aucun vécu avec les chiens. Pis y'a pas juste ça, Coderre y va pas parler de ses skeletons in his closet... même si tout le monde en a. ». Ses héros ont aussi défendu des causes sociales, et ils ont en quelque sorte aidé Sterling Downey à grandir hors des skinheads en suivant l'exemple et en redonnant à sa communauté. Être straight edge, c'est aussi une assurance pour lui que s'il fait quelque chose, quoi que ce soit, aucune faculté n'aura été affaiblie par l'alcool ou les drogues. Il sera entièrement responsable de toutes ses actions. Parce que la responsabilisation est une prise de conscience tant individuelle que sociale chez M. Downey. Il me parle de tous ces sujets normalement tabous, et je suis témoin de l'absence peur de les aborder, de l'absence de crainte que cela porte ombrage à sa jeune carrière politique. Bien au contraire, on dirait. Je perçois une libération et un sens du devoir.

Ayant déjà soulevé le sujet de l'intimidation, Sterling Downey y revient et me raconte la place que cet enjeu occupe pour lui en tant qu'élu : « Je me suis déjà levé en conseil, parce que j'ai mené une motion pour développer une politique, un règlement contre l'intimidation dans les espaces publics, dans les parcs, les métros, les autobus, les arénas. Tout ce qui n'était pas école, justement, parce qu'on met trop de responsabilités sur les écoles. Je me suis donc levé pour parler de la seule protection que les jeunes ont aujourd'hui s'ils sont intimidés, c'est de faire des poursuites criminelles. » En effet, si une personne en a assez de se faire intimider par les jeunes de son quartier ou par un adulte, son seul recours est la poursuite criminelle. Aller à la police, selon M. Downey, ce n'est pas vraiment une solution et il y a de plus grands risques que les intimidateurs répliquent. Il me fait remarquer que les poursuites criminelles sont un engagement très difficile, puisqu'il s'agit aussi de témoigner devant une cour, encore au risque de se faire battre après chaque moment du procès. Il essaie de trouver une solution à cette problématique, car il sait de quoi il parle, il l'a déjà vécu et il me le raconte comme il l'a raconté au conseil : « Moi j'ai déjà été en taule, j'ai déjà été arrêté par la police. Je ne sais pas si vous autres vous avez déjà fait ça, mais moi oui. Je sais c'est quoi ce système-là et je peux dire qu'un jeune qui passe au travers même s'il est juste accusé d'intimidation, ça va être lourd. » Pour lui, devant un intimidateur qui manque de confiance, la dernière chose à faire est de lui donner un dossier criminel, qui peut malheureusement aller valider psychologiquement la manière dont il se perçoit : « Maintenant je suis un thug, j'ai un dossier criminel. », imite-t-il en levant les bras. Il faudrait donc plutôt éviter de nourrir le sentiment de pouvoir d'un-e jeune qui intimide.

Sterling Downey reconnaît qu'un intimidateur n'agit jamais pour rien. Il y a bel et bien un élément déclencheur dans sa vie personnelle qui l’incite à recourir à la violence envers les autres pour affermir son autorité. Et si on adressait cet élément, selon M. Downey, les conséquences dans la vie de la personne seraient beaucoup plus positives que celles d'une punition. Pour lui, une conséquence punitive revient à se débarrasser du problème, « C'est comme une muselière sur un chien. » Il se prend à nouveau en exemple : « J'ai été bullyé tout mon primaire, pis rendu à l'école secondaire j'suis devenu skinhead. C'est à cause que j'étais une victime que je me suis protégé, mais avec le mauvais groupe. J'étais double-victime d'intimidation parce que j'me suis embarqué dans quelque chose que je m'attendais pas. » Mais il s'est vite rattrapé, croit-il, parce qu'il a compris rapidement que laisser cinq personnes en battre une seule n'avait pas de sens, surtout quand tu sais très bien ce que c'est que de se faire taper dessus. Il se décrit comme le skinhead anti-skinhead, comme il le fait en politique : « Le bullyé devient un bully qui devient une personne qui dénonce le bullying et qui protège les jeunes. »  Il crée aussi bien un lien avec l'enjeu des chiens dangereux et de type pitbull : « Faut comprendre que si je n'étais pas élu là, on ne serait pas dans la même situation avec ce règlement. Ça aurait déjà passé. Je crois sincèrement que la solution n'est pas celle amenée par l'équipe Coderre. Il faut qu'on travaille plus fort pour garantir une sécurité, mais ce n’est pas en bannissant une race de chien qu'on va le faire. » Il m'avoue que cette responsabilité qu'il assume depuis le début du débat, soit depuis la fin de l'été 2016, il la trouve parfois lourde à porter. Mais il l'endosse encore une fois avec conviction, parce qu'il y croit sincèrement que de faire du racisme canin n'est pas une solution, et que trop d'expertises diverses lui démontrent qu'il a probablement raison.

De plus, malgré que certains-es de ses citoyennes et citoyens soient en faveur du nouveau règlement, et qu'il prenne le temps de considérer leurs craintes et leurs propositions, le plan élaboré par Denis Coderre est selon lui bâclé, « écrit sur un coin de table en deux semaines », et peu rationnel. N'en reste pas moins qu'il est conscient qu'un règlement doit exister pour apaiser les gens : « Faut que je sois conscient que je me promène avec mon chien pis que des gens en ont peur. Si je veux les éduquer et leur démontrer que mon chien est bien dressé, je dois rendre à l'aise ces gens-là. Il faut donc que je démontre un contrôle de mon chien et que je respecte leur espace, que je traîne pas mon chien sans laisse. Imagine le nombre de gens qui font encore ça ! C'est pourtant une loi, la loi dit que tu ne devrais pas avoir un chien sans laisse. Y'a des enfants, des gens qui ont peur des chiens peu importe leur taille, donc il faut que tu te promènes avec un chien en laisse peu importe la situation. Y'a des gens qui promenaient leur chien sans laisse dans le terrain de Douglas [un institut en santé mentale à Verdun] et y'a des coyotes qui les ont attaqués. Après quoi ? Y va falloir tuer les coyotes parce [qu'une personne] a pas laissé son chien en laisse ? Tu devrais protéger ton animal et les autres. Tu devrais faire preuve de sensibilité. » Cette sensibilité, cet égard pour autrui, Sterling Downey semble la posséder et l'appliquer dans toutes les sphères de sa vie. Pour lui, la sécurité commence par une application à soi-même, sinon il le voit comme étant irresponsable de la part des autres. Graffeur, porte-parole, intervenant communautaire, militant et élu, il a appris à plusieurs reprises que l'espace public, ça se partage en se responsabilisant d'abord. C'est, je crois, un des messages principaux qu'il tente de partager.

Alors, qu'en est-il après trois ans de vie en tant qu'élu ? Sterling Downey paraît à l'aise aujourd'hui d'occuper sa position, bien que le tout lui semble encore parfois surréaliste. Les choses arrivent à lui et il doit continuellement consulter des gens, sans toujours avoir le temps de prendre le recul nécessaire pour comprendre l'ampleur de ce qu'il fait. Il mesure l'impact de son implication sur la rétroaction du public : « C'est vraiment comme ça que je le gage, le monde me dit ''Tu fais une bonne job. Merci de faire ce que tu fais.'' Je me dis que quelque part, je suis sur la bonne route. Si quelqu'un me critique, m'attaque, je me dis ''Ok, faut que j'essaie de mieux comprendre ça''. Je me dis qu'il faut que je revois ce que j'ai fait, ce que j'aurais dû faire. » Et jusqu'à maintenant, les citoyennes et les citoyens qu'il représente semblent heureux des projets qu'il mène, qu'il s'agisse de la construction d'un skatepark à Verdun, de régler le cas des castors à l'Île-des-Sœurs ou bien de rassembler les gens autour d'idées qui lui tiennent à cœur. Aujourd'hui, et depuis la fin du mois  d'août 2016, c'est le dossier chaud des pitbulls qui l'anime, et il a rallié beaucoup de monde à la partie : « Je crois sincèrement que si on veut démontrer à l'équipe Coderre qu'aux prochaines élections y'a raison d'avoir peur et de croire que ses journées sont limitées s'il ne change pas d'attitude... je ne dis pas nécessairement de le mettre dehors, mais il faut envoyer un message haut et clair qu'on n'est pas contents, et qu'il prenne l'opportunité de changer s'il nous démontre qu'il est capable de changer. »

Sterling Downey désire que les jeunes s'impliquent. Il me parle d'un jeune adulte de mon âge (29 belles années) qui est venu au conseil municipal poser des questions parce qu'ils s'étaient parlés : « Je suis fier qu'un de mes citoyens, que je représente, qui paie mon salaire, ait osé venir poser une question. Je lui ai dit : ''Si tu es nerveux, regarde-moi, n’aie pas peur, viens, pose ta question pis je vais être le premier à t'applaudir.'' L'idée, c'est qu'en tant qu'élu you empower people to come and to make them face their fear. La politique traditionnelle, c'est de ne pas faire ça. C'est l'inverse. »  M. Downey vient contrer la tradition, non sans déranger quelques traditionalistes au passage. C'est que parmi tout cela, il croit que trop souvent, à l'intérieur même des partis, la loi du silence règne, même quand tout le monde n'est pas d'accord. Trop peu de gens dénoncent les décisions injustes et les actions moins démocratiques qui sévissent à l'interne. Il mène donc sa bataille sur deux fronts : parmi les élus-es et parmi les citoyennes et les citoyens : « Tu peux mener ta bataille des deux bords, parce que t'as le droit de voter, pis après ça, t'as le droit de dénoncer. Y'a rien qui dit que je ne peux pas dénoncer la politique. C'est ça la politique, aussi, c'est ça aussi de s'impliquer. Pis comme on l'a vu sur Facebook, Coderre considère les personnes comme des wackoes [ceux qui sont contre le nouveau règlement sur les chiens dangereux]. Le problème c'est qu'y prend même pas ces gens-là au sérieux. Au travers de cet enjeu-là, on voit la vraie face du maire de Montréal. T'sais, le gars avec la chemise du Canadien qui se prend en selfie, ben c'est pu ça. Là, on voit pu Denis Coderre, on voit Denis Colère. Pis là, les wackoes ont aussi le droit au vote et les crazy people are gonna vote. And they're gonna vote against you because you just insulted them and they're your citizens. Normally they wouldn't have said anything if you would have left them alone. Pis là t'es venu les piquer dans leur maison, les critiquer, les insulter. » Sterling Downey ne tolère pas qu'on ne respecte pas les citoyennes et les citoyens, comme il a rejeté l'intimidation dans la cour d'école.

Et après la vie d'élu ? M. Downey me confie qu'il prend ce qui passe pour le temps que ça durera. Il n'envisage pas encore au-delà, il préfère vivre au jour le jour voir où cette aventure politique le conduira. Pour lui, plus il s'implique dans un projet, plus il nourrit son envie de poursuivre son parcours en politique. Il n'est pas du type à abandonner. Quand j'ai abordé le sujet de la politique provinciale ou fédérale, l'intérêt quitte l'homme : « J'aime Montréal. Je ne veux pas voyager tout le temps. Si j'étais au provincial ou au fédéral, à un moment donné, passer trois semaines à Ottawa, passer trois semaines à Québec, t'es plus chez vous, t'es pas à la maison, t'es plus avec tes chiens ». Il en a deux, qu'il affectionne particulièrement. Il me dit qu'il est content d'être où il est, qu'il n'a pas besoin d'argent, que ce n'est pas ce qui compte pour lui. Ce qui compte vraiment, c'est d'avoir un impact social : « Si jamais je n'étais pas réélu, j'irais vers le social. Y manque pas de sujets qui m'intéressent. » Il ne manquerait pas, j'imagine, d'opportunités qui s'offriraient non plus. Pour l'instant, il baigne dans la politique municipale pour au moins l'année à venir. Il prend le temps de bien observer, de changer ce qu'il peut et ce qu'il considère injuste, et lorsqu'il ne sera plus bien, déclare-t-il, il y aura autre chose.

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