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S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie : le cas des soviets
Idées
| par Frédéric Legault |

Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n'existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.

Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le deuxième article de cette série.

Face à l’échec patent des socialismes autoritaires du XXe siècle et du capitalisme à régler les problèmes sociaux, économiques et environnementaux, il importe sérieusement de penser des solutions pour sortir de la crise actuelle. En prenant comme point de départ que le mythe populaire incarné dans la célèbre formule de Margaret Thatcher « There is no alternative » est erroné, cet article vise à apporter de l’eau au moulin des solutions possibles en explorant le modèle horizontal, participatif et décentralisé des conseils russes du début du siècle.

Malgré les dérives autoritaires qu’a connues la Russie au cours du siècle dernier, nous croyons qu’il est possible, en distinguant soigneusement le bon grain de l’ivraie, de s’inspirer des prémisses à l’origine des soviets pour reconstruire notre démocratie sur un modèle plus participatif, horizontal et décentralisé. À l’occasion du centième anniversaire de la révolution russe, un devoir de mémoire s’impose pour trouver des remèdes à la déliquescence de notre démocratie.

Que sont les soviets?

À leurs débuts, en 1905, les soviets[1] sont un système de représentant·e·s d’usine, délégué·e·s révocables et élu·e·s démocratiquement par leurs collègues de travail[2]. Ces personnes s’occupent principalement de questions économiques et, marginalement, de revendiquer des droits politiques, alors que la politisation des soviets – d’origine spontanée et ouvrière – ne vient que plus tard. Leurs activités principales consistent essentiellement à négocier avec les patrons (heures de travail, salaires, etc.), à constituer et gérer un fond de grève, ainsi qu’à organiser et convoquer les assemblées locales. 

Le premier rassemblement à fonctionner sur le modèle des soviets est fondé à la mi-mai 1905 dans la ville d’Ivanovo-Voznesensk, centre textile de la région de Moscou. Auparavant surnommée la « Manchester russe » pour ses conditions de travail difficiles, le berceau des soviets est à cette époque le théâtre de grèves d’une durée et d’une intensité sans précédent. Dans ce contexte, les ouvriers et les ouvrières (majoritairement issu·e·s du secteur du textile) se rassemblent pour revendiquer notamment la suppression du travail de nuit et des heures supplémentaires, la mise en place d’un salaire minimum mensuel et l’abolition d’une forme de police attachée à certaines usines[3]. Simple comité de grève à l’origine, le soviet d’Ivanovo-Voznesensk change de nature lorsque la grève prend fin pour devenir le premier organe de représentation des intérêts ouvriers à l’échelle d’une ville entière. En survivant à la grève, il est reconnu comme une instance représentative non seulement par la classe ouvrière, mais aussi par les employeurs et les autorités, qui acceptent de négocier avec cette nouvelle structure.

C’est donc dans l’optique de rassembler et de converger des luttes considérées comme fragmentées mais partageant l’objectif commun de la défense des intérêts ouvriers que les premiers soviets naissent en 1905, comme en témoigne cet extrait du manifeste de la première réunion du soviet de Pétersbourg :

« On ne peut permettre que les grèves naissent et s’éteignent de façon sporadique. C’est pourquoi nous avons décidé de concentrer la direction du mouvement dans les mains d’un comité ouvrier commun. Nous proposons à chaque usine, à chaque atelier, à chaque profession, [d’élire] des député[·e·]s, à raison de 1 pour 500 ouvriers [et ouvrières]. Les député[·e·]s de chaque usine ou atelier constituent un comité d’atelier ou d’usine. La réunion des député[·e·]s de toutes les usines et ateliers constitue le comité ouvrier général de Pétersbourg ».

À l’instar du soviet d’Ivanovo, celui de Pétersbourg s’est donné comme mandat initial la gestion stricte de la grève, mais y survit également lorsque celle-ci se termine à la fin du mois d’octobre. Il passe ainsi d’un simple comité de grève à celui d’organe fédérateur de la défense des droits ouvriers et devient en quelque sorte la préfiguration des soviets de la révolution de 1917. De par sa seule existence et sa forte notoriété, le modèle des soviets se diffuse par la suite en province pour représenter non seulement les intérêts ouvriers, mais également ceux d’autres groupes sociaux (paysan·e·s, soldats, et marins).

Bureaucratisation et centralisation : le retournement des soviets contre eux-mêmes

Peu après la révolution de Février 1917[4], la renaissance et la diffusion des soviets à l’échelle de la Russie témoigne de la vivacité avec laquelle les soviets sont restés frais dans l’imaginaire révolutionnaire des ouvriers et ouvrières. « Ce fut un mouvement spontané en ce sens que les soviets surgirent partout, indépendamment les uns des autres et sans la moindre préparation théorique, en fonction des impératifs de l’heure[5] ». C’est essentiellement face à l’incapacité des partis politiques et des syndicats de se poser en organisation politique vigoureuse, légitime et représentative des intérêts ouvriers que l’on peut aujourd’hui comprendre la popularité des soviets. 

Dès ses premières semaines d’existence, le soviet de Pétersbourg est cependant rattrapé par sa popularité. Les séances du soviet sont en effet si populeuses qu’elles « [tiennent] bien plus du grand et bruyant concours de peuple que de la séance de travail d’une institution parlementaire[6] ». Selon les bolchéviques, ces assemblées sont trop populeuses pour être efficaces et, conséquemment, une réorganisation s’impose. Certaines mesures qui visent à diminuer le nombre de député·e·s et à « améliorer » le fonctionnement de l’institution sont donc mises en place. Le nombre grandissant de tâches quotidiennes qui incombe au conseil exécutif impose une division du travail de plus en plus poussée ainsi qu’une augmentation de sa taille. 

Dans le même souci de rendre plus efficaces les structures décisionnelles révolutionnaires, les bolchéviques instaurent un nouvel organe à l’intérieur même du conseil exécutif : le bureau du conseil exécutif. Cet organe, chargé des affaires courantes, se voit octroyé le droit de prendre des décisions d’ordre politique en cas d’urgence. Ainsi, en moins de deux mois, le soviet de Pétersbourg passe d’un organe ouvert, populaire et démocratique à un appareil administratif bien huilé composé de plusieurs centaines d’employé·e·s. Ce qu’il gagne en efficacité, nous dit l’auteur de Les soviets en Russie, Oskar Anweiler, il le perd en transparence et en démocratie. Assez rapidement, la structure s’alourdit, l’exécutif s’affranchit des délégué·e·s, les séances s’espacent et la participation diminue. Les réformes mises en place par les bolchéviques inversent ainsi le sens du pouvoir au sein des soviets : plutôt que de structures politiques servant à « faire monter » les demandes du peuple, les soviets sont stratégiquement instrumentalisés par les bolchéviques pour devenir la « courroie de transmission » (selon l’expression consacrée de Staline) et diriger les masses. L’aboutissement de la perversion du principe fondateur des soviets s’est incarné dans le système politique bureaucratique, centralisé, autocratique et coercitif qu’était la dictature bolchévique[7]. Lénine, et les bolchéviques avec lui, ont sacrifié la démocratie au profit de l’efficacité révolutionnaire, ne laissant pas la chance aux soviets de déployer leur plein potentiel démocratique.

Pourquoi s’intéresser aux soviets aujourd’hui?

En s’inspirant du modèle des conseils, il ne s’agit pas de plaquer bêtement sur notre société les reliquats d’une structure politique d’une autre époque ou de tomber naïvement dans le mythe des conseils. Il s’agit plutôt de réfléchir à savoir comment les principes de démocratie directe à l’origine de la mise sur pied des soviets peuvent être repris dans un projet collectif de démocratisation de notre société. Comme en témoigne l’avis de convocation à la première rencontre du soviet de Pétersbourg de 1917, le souci démocratique était effectivement à l’avant-plan dans la mise sur pied du projet des soviets : « Afin que la lutte pour la démocratie soit victorieusement menée à son terme, il faut que le peuple crée lui-même son organe de pouvoir propre[8] ». En ce qui a trait aux valeurs démocratiques, ce serait un piège que de jeter le bébé des soviets avec l’eau du bain de l’URSS.

En plus d’être démocratique, le fonctionnement des soviets de 1905 était très flexible. Que ce soit à l’échelle d’un milieu de travail (soviets de fabrique, soviets d’usine), d’une ville, de l’armée ou d’un quartier, le modèle des conseils s’adapte et permet de penser l’auto-organisation d’une communauté à différents niveaux et dans divers secteurs, tout en restant entièrement sous le contrôle de ses participant·e·s. Cette flexibilité serait un atout pour repenser des structures décisionnelles décentralisées adaptées à la réalité éclatée et plurielle de nos modes de vie et de nos sociétés (ruelles vertes, quartiers, arrondissements, municipalités, milieux de travail, communautés virtuelles, etc.).

Mais l’histoire nous rappelle que le modèle des conseils n’est pas non plus une panacée. Il n’est pas en soi démocratique, comme le rappelle Pierre Broué en préface du livre d’Oscar Anweiler : « Le pouvoir des conseils n’est pas par essence démocratique, et [...] la condition pour qu’il le soit est que coexistent, reconnus au sein des masses qui le portent, des tendances, organisations, groupes et partis rivaux acceptant les règles qu’il leur donne et qu’ils imposent[9]. » Il s’agirait d’une structure politique décisionnelle fonctionnant sur des règles assurant une participation équitable qui pourrait être investie à différents niveaux par l’ensemble des membres. Similairement à la cité athénienne, aux communes médiévales, à la Commune de Paris de 1871, aux Town-meetings de la Nouvelle-Angleterre, et, plus récemment, au communalisme kurde du Rojava, les soviets s’inscrivent dans la longue tradition historique de la démocratie directe, des communes et du conseillisme.

Sans tomber dans les écueils antidémocratiques des « socialismes réellement existants » du XXe  siècle, la gauche pourrait s’inspirer de l’histoire pour penser des modèles de sociétés post-capitalistes. Celui des soviets a l’avantage de se placer entre le tout-à-l’État et la propriété privée en proposant une solution mitoyenne qui remet en son cœur la démocratie, la participation et la décentralisation. Ce modèle serait de surcroit en adéquation avec l’ensemble des expérimentations collectives et des innovations sociales qui foisonnent actuellement dans les milieux alternatifs et qui fonctionnent pour la plupart déjà sur des bases horizontales de coopération, de consultation, de partage et d’autogestion[10].

Dans un contexte de crise écologique et d’accroissement des inégalités socioéconomiques, il importe de redéfinir collectivement les bases communes d’un autre monde. Ces bases gagneraient en démocratie et en représentativité si elles s’articulaient autour du modèle des conseils, et ne peuvent donc pas se limiter à la prise du pouvoir d’État.

Il serait à cet égard intéressant de mesurer plus en profondeur la proximité du modèle des soviets avec les thèses du municipalisme, qui avance que les leviers de transformations sociales, économiques et politiques se situent à l’échelle municipale[11]. Autrement dit, il s’agirait de concevoir le changement social par la base et essayer de se réapproprier les municipalités afin d’en reconstruire un système politique et économique ancré dans des formes de participation, de discussion et de décision publiques. 

Cent ans plus tard, la question du « que faire? » reste encore ouverte. La révolution au XXIe siècle ne peut pas se permettre d’omettre des questions qui seront centrales à son déroulement, qui ont pour la plupart déjà été soulevées par les révolutionnaires russes sous diverses formes. Où se situe le précaire équilibre entre la participation populaire de masse la plus représentative possible et une certaine forme de « pragmatisme logistique » qui permette à la démocratie directe d’être fonctionnelle à grande échelle? De quels mécanismes les structures politiques émancipatrices devront-elles se doter pour éviter de sombrer dans l’autoritarisme? Comment opérer une coordination et une communication aussi efficace que démocratique entre les différents conseils? Considérant la forte pluralité dans la composition de nos sociétés, comment le modèle des conseils pourrait-il participer à l’intégration des minorités dans le processus décisionnel politique?

L’histoire se doit certes d’être un puits pour guider l’action collective, et ce qui y est puisé doit inévitablement être réinterprété à la lumière des défis du présent.

CRÉDIT PHOTO: IISG

[1]                      Le terme « soviet » est dérivé du terme russe « sovet », qui veut littéralement dire « conseil », « comité » en russe.

[2]                     Bien que les postes de pouvoir fussent occupés à forte majorité par des hommes, les femmes ont joué un rôle non négligeable dans les événements de la révolution russe de 1917. Pour approfondir le rôle que les femmes ont joué dans ces événements, voire notamment cet article du Temps (https://www.letemps.ch/societe/2017/03/07/femmes-russes-revolution-17-ar...) ainsi que le chapitre sur la révolution russe dans l’ouvrage de Tony Cliff, Class Struggle and Women’s Liberation, originellement publié en 1984 chez Bookmarks et disponible en ligne à l’adresse suivante : https://www.marxists.org/archive/cliff/works/1984/women/index.htm

[3]                     Oskar Anweiler (1972), Les Soviets en Russie (1905-1921), Gallimard, p.48

[4]                      La révolution de Février se déclencha à la suite d’une grève dans l’usine Poutilov, la plus grande de Pétersbourg. La révolution prit de l’ampleur par une grande manifestation d’origine spontanée et ouvrière à l’occasion de la Journée internationale des femmes, quelques jours après le déclenchement de la grève. Une mutinerie dans les rangs de l’armée, qui se répandit comme une trainée de poudre, fut un événement aussi inattendu que charnière dans la révolution de Février. Ces événements débouchèrent sur l’abdication du tsar Nicolas II et la mise en place d’un gouvernement provisoire, lui-même renversé par les bolchéviques quelques mois après.

[5]                     Ibid., p.137

[6]                     Ibid., p. 132

[7]                     Pour une lecture historique détaillée du processus de centralisation et de bureaucratisation du système politique, voire l’ouvrage de Marc Ferro, Des soviets au communisme démocratique. Les mécanismes d’une subversion, publié originalement en 1980 chez Gallimard.

[8]                     Ibid., p. 129

[9]                     Ibid., p. XVII

[10]                      Le documentaire Demain, réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, en fait une recension intéressante.

[11]                      Consulter à ce sujet l’ouvrage de Jonathan Durand Folco, À nous la ville. Traité de municipalisme (2017), publié chez Écosociété. 

Bibliographie

Carrère d’Encausse, Hélène (1979), Lénine, la révolution et le pouvoir, Flammarion, 297p.

Ferro, Marc (2017), Des soviets au communisme bureaucratique. Les mécanismes d’une subversion, Gallimard, 352p.

Lénine, Vladimir Illitch Oulianov (1918), Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets, en ligne, consulté le 2 octobre 2017, 15p. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/04/vil19180428.htm

Nin, Andres (1978), Les soviets : leur origine, leur développement et leurs fonctions, En ligne, consulté le 2 octobre 2017, 21p. https://www.marxists.org/francais/nin/works/1932/00/soviets.htm

Anweiler, Oskar (1972), Les soviets en Russie (1905 -1921), Gallimard, 384p.

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