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À quand une télévision à notre image ?
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| par Rémy-Paulin Twahirwa |

Réponse à « Chronique du racisme ordinaire »

Depuis l’annonce du non-renouvèlement de contrat de Katerine-Lune Rollet, l’animatrice du magazine Montréalités diffusé sur la chaîne communautaire MAtv, le débat sur la « blancheur » de la télévision québécoise est revenu faire les manchettes. Parmi les voix s’étant exprimées sur le sujet, la chroniqueuse du Journal de Québec et du Journal de Montréal, Tania Longpré, a récemment publié un texte sur le « racisme ordinaire » [1]. Nous avons répondu à son cri d’alarme.    

La télévision québécoise, trop blanche, trop francophone, trop « québécoise » ?

Visiblement émue par le non-renouvèlement  du contrat de l'animatrice de Montréalités à MAtv, Katerine-Lune Rollet, pour des questions de manque de diversité, l'écrivaine, blogueuse et enseignante en francisation des immigrant-es(!) pose cette question avant d'y répondre par l'affirmative et d'ajouter très sérieusement ceci :

« Honnêtement, ça n’a pas de bon sens. J’ai peine à imaginer le tollé que cela aurait soulevé si l’animatrice avait été vietnamienne, pakistanaise ou congolaise : on aurait crié au racisme, et ce, avec raison. On aurait encouragé la personne licenciée à se battre contre cette décision et on lui aurait probablement suggéré de faire appel aux tribunaux, on aurait évoqué la Charte des droits et libertés de la personne. Sans surprise, elle aurait évidemment gagné sa cause. »

D'une part, Katerine-Lune Rollet n'a pas été licenciée, son contrat n'a tout simplement pas été renouvelé [2]. Ce qu'insinue Tania Longpré, c'est qu'une « Québécoise blanche francophone » a été licenciée parce qu'elle est blanche, francophone et « québécoise », et donc, qu'elle a été discriminée au profit d'une personne non blanche, non francophone et, disons-le, pas du tout « québécoise » ! Ce raisonnement est problématique pour plusieurs raisons, notamment parce qu'il suppose une sorte de compétition entre un « Nous » (les Québécois-es, francophones, blancs/ches) et un « Eux » (les non Québécois-es, les non francophones et les non blancs/ches).

D'autre part, la situation fictive que propose d'imaginer Tania Longpré  est justement fictive.  Dans la réalité que nous vivons, il y a très peu de chance que le non-renouvellement, voire le licenciement, d'une personne racisée du petit écran produise un « tollé » tout simplement parce que personne n’écrirait sur le sujet et que, de toute façon, elles ne sont pas assez nombreuses dans le milieu des arts [3].

La raison pour laquelle cette histoire dérange, nous confie Tania Longpré, c'est que Katerine-Lune Rollet est « trop "normale" pour soulever les foules ». Dès lors, on peut se demande ce qui est normal et ce qui ne l'est pas. La normalité impliquant l’anormalité, une télévision à l’image d’un Québec où les minorités racisées composent près de 11 %, majoritairement concentrées dans la région métropolitaine à laquelle s’intéresse l’émission Montréalités, serait donc « anormale ». Erreur d’interprétation ? Que nenni !

Le racisme ordinaire

En fait, le « racisme ordinaire » dont se plaint Tania Longpré est justement le fait de considérer la « norme » comme étant blanche, francophone, « québécoise ».

Le racisme ordinaire, c'est d'ouvrir sa télévision, sa radio, son journal ; c'est d’aller au cinéma ou au théâtre, se présenter aux spectacles de la Fête nationale et ne pas se reconnaître dans ces espaces où se manifeste la culture « québécoise » parce que nous ne sommes pas dans la « norme ».

Le racisme ordinaire, c'est de se faire appeler « moustique » parce que nous voulons une télévision, une radio, du théâtre, de la musique qui nous ressemble, qui nous parle, qui nous fasse vibrer parce que nous sommes, nous aussi, Québécoises et Québécois.  

Le racisme ordinaire, c'est d'apprendre dans un cours d'histoire, que si le Québec n'est pas un pays, c'est « d'la faute au vote ethnique ». Le racisme ordinaire, c'est des partis politiques, des organismes publics et l'État québécois qui continuent de célébrer la diversité du Québec, mais qui demeurent majoritairement dirigés par l'élite blanche (un « white boys club » qui plus est.)

Le racisme ordinaire, c'est de voir des émissions comme Unité 9, qui se déroulent dans une prison québécoise, et d'y voir uniquement des femmes blanches, alors qu'en réalité, il y a une hausse phénoménale du nombre de détenu-es noir-es et Autochtones dans les prisons fédérales et qu'aujourd'hui plus de 40 % de la population carcérale canadienne n'est pas blanche

Le racisme ordinaire, c'est de lire une « Chronique sur le racisme ordinaire » portant sur le licenciement/non-renouvellement de contrat d'une femme blanche, alors que plusieurs études font état de discriminations à l'embauche pour les candidat-es racisé-es tant dans le Grand Montréal que dans la Capitale-Nationale.

Les mythes de « l'ethnie de service » et de la méritocratie

Le coup de gueule de Tania Longpré termine sur les deux grands mythes qui, à mon avis, reviennent constamment dans le débat sur le racisme systémique au Québec.

«J’imagine la pauvre remplaçante qui sera "l’ethnie de service" qui n’aura pas nécessairement été choisie grâce à son talent ou à ses compétences, mais grâce à... son physique, qui reflèterait "autre chose" qu’une "Québécoise de souche surreprésentée dans les médias québécois". »

Le premier consiste à voir une personne racisée comme étant uniquement définie par ses origines. Ainsi, si un employeur embauche Samira Benounis au lieu de Valérie Tremblay [4], c'est seulement parce que Samira Benounis est d'origine algérienne et non pas parce que Samira Benounis est autant sinon plus compétente que Valérie Tremblay.

Selon cette logique essentialiste, les personnes de minorités ethnoraciales ne sont pas embauchées pour leurs compétences, mais seulement pour remplir les sièges réservés aux « ethnies ». Pire, ce que sous-entend la chronique de Tania Longpré c'est que désormais on doit renvoyer des « Québécois » et des « Québécoises » (blancHEs et francophones) pour donner leur poste à des personnes provenant d'ailleurs!

C'est exactement ce type de rhétorique qui permet à des politiciens comme Donal Trump d'aliéner une partie de la population (généralement blanche) contre une autre (généralement non blanche).  

Le deuxième mythe à l'œuvre dans le texte de Tania Longpré, c'est celui de la méritocratie capitaliste. Selon cette idéologie, seul-es les plus « méritant-es » doivent être récompensé-es par le système. Le problème, c'est que les standards que nous établissons pour évaluer le « mérite » sont décidés par ceux et celles qui en tirent profit. Dans le cas ici présent, la blancheur de la « petite lucarne » québécoise va de concert avec le fait que ceux et celles qui tirent avantage de son homogénéité sont ceux et celles qui croient dur comme fer qu'ils et elles « méritent » de jouer dans telle pièce, d'animer telle émission ou d'être auditionner pour tel rôle. Or, l'on sait désormais que certaines pratiques ou phénomènes telles que la discrimination à l'embauche, le recrutement aux moyens de réseaux de connaissances, la non-reconnaissance de diplômes acquis à l'étranger ou la composition familiale influencent les opportunités d'avenir pour les personnes racisées [5] qui, même quand elles ont le talent et la volonté de réussir dans le milieu culturel québécois, finissent par réorienter leur carrière. 

Heureusement, si elle désire survivre face à l'hégémon qu'est la télévision américaine, la télévision québécoise n'aura bientôt plus d'autre choix que d'offrir à tous ses téléspectateurs et toutes ses téléspectatrices, une télévision à leur image.  

*

N.B Un deuxième article est en préparation pour un recueil thématique qui sera publié par la revue L'Esprit libre à l'automne 2016.

Pour lire d'autres textes de cet auteur, consulter son blogue : Les heures bleues.

 

[1] Nous avons explicitement décidé de répondre à cette chronique parce qu’elle porte en elle les principaux arguments invoqués dans ce débat par ceux et celles qui réfutent la thèse d’une télévision québécoise trop blanche. 

[2] Selon Hugo Dumas de La Presse,  l’annonce aurait été faite par l’ex-animatrice de Montréalités sur son compte Facebook.  

[3] Ainsi, une des rares études sur les artistes et travailleurs culturels dans les provinces et territoires du Canada souligne que les « minorités visibles » composent à peine 13 % des artistes canadiens, alors qu'elles forment 18 %  de la population active totale. Au Québec, les artistes de la diversité représentent à peine 7 % alors que les « minorités visibles » représentent 10 %.  À Montréal, 7,1 % des artistes sont issus de minorités visibles. Comparativement, Vancouver et Toronto sont les centres culturels beaucoup plus diversifiés avec respectivement 18,7 % et 15,8 %  d'artistes de la diversité.

[4] Noms fictifs utilisés dans l'étude du CIRANO sur la discrimination à l'embauche des candidats d'origine mahgrébine dans la région de la Capitale-Nationale.

[5] Chicha M.-T. (2012) «Discrimination systémique et intersectionnalité: la déqualification des immigrantes à Montréal», Revue femme et droit/Canadian Journal of Women and the Law 24: 82-113 (RAC)

Commentaires

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Sans espaces.

Rémy-Paulin Twahirwa devrait faire corriger ses textes. J'ai noté un bon nombre de fautes d'orthographe. Comme je l'ai souvent dit, les ''communicateurs'' qui utilisent le français écrit comme outil de travail devrait faire un plus grand effort que monsieur tout le monde qui fait des commentaires sur Facebook. Surtout qu'il s'agit ici d'une chronique d'opinion dans une ''revue'' de bonne facture. Ceci dit, quant à son propos, je suis d'accord avec certains éléments de son analyse, notamment concernant la représentativité lacunaire des ''minorités ethnoraciales'', selon son expression, dans les médias et principalement à la télévision...Toutefois, je ne comprends pas sa charge à fond de train contre le texte ''Chronique du racisme ordinaire'' de Tania Longpré qui comporte aussi une intéressante réflexion sur le ''racisme inversé''. Rémy-Paulin Twahirwa devrait apprendre à faire valoir ses idées autrement qu'en essayant de démolir une chronique afin de mettre sa propre opinion sur un sujet en contradiction avec quelqu'un d'autre. La question de la diversité ethniques dans les médias québécois n'est pas un sujet ''tout blanc ou tout noir'' (LOL), à mon avis personnel !

Oups, merci beaucoup pour la remarque au sujet des fautes d'orthographe, normalement nos textes sont passé au peigne à ce sujet, mais il est fort possible que celui-ci nous ait échappé... Quoi qu'il en soit, le message est au comité de rédaction, on va regarder ça attentivement! Merci beaucoup pour le commentaire par ailleurs!