Québec
Politiques agricoles pour les producteurs et productrices au Québec : l’état des lieux
Analyses
| par Jonathan Bédard |

Dans le contexte agro-économique actuel, le principal cheval de bataille des agriculteurs et agricultrices est l’action gouvernementale. Voici donc un aperçu de ce qu’on nous propose en agriculture sur le plan politique où l'on tentera de voir si cela répond aux exigences des producteurs et productrices.

Il y a un consensus général au sein de la population sur l’importance qu’a l’agriculture en tant qu’activité économique et comme moyen de subsistance alimentaire. Dans un contexte où les consommateurs et consommatrices surveillent davantage ce qu’elles et ils mangent et demandent des aliments de plus en plus spécifiques, il est bon de se demander ce que les partis politiques proposent afin de stimuler la production agricole et de répondre aux besoins des producteurs et productrices. Vieillissant·e·s, plus faibles en nombre, et confronté·e·s à un nouveau traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne qui pourrait bouleverser leurs activités, les producteurs et productrices agricoles multiplient les demandes d’intervention gouvernementale. Le constat est un peu préoccupant, la réalité est qu’il y a eu bien des consultations depuis une dizaine d’années, auprès notamment des associations environnementales et des producteurs et productrices agricoles, mais, comme nous le verrons, peu d’actions concrètes semblent avoir été entreprises.

La production agricole au Québec

Avec l’Accord économique et commercial global (AECG) nouvellement signé entre le Canada et l’Union européenne, les producteurs et productrices agricoles de la province réagissent de façon mitigée. Selon Patrice Juneau, porte-parole de l’Union des producteurs agricoles, (UPA) le traité sera bon pour les produits que le Québec exporte massivement à l’étranger comme le sirop d’érable ou le porc, mais les producteurs et productrices de lait auront été laissé·e·s pour compte dans la mesure où on s’attend à recevoir 10 000 tonnes de fromages d’Europe qui entreront directement en compétition avec la production laitière québécoise. C’est le même constat que fait Sylvie D’Amours, porte-parole en matière d’agriculture pour la Coalition Avenir Québec. Au cours d'un entretien téléphonique, elle soulignait que l’AECG est « une troisième tuile qui tombe sur les producteurs [et productrices laitières et] laitiers et [fromagères et] fromagers  du Québec ». Selon Patrice Juneau, le lait occupe une proportion assez importante de la production des entreprises agricoles au Québec; on parle de 6000 entreprises sur 28 000 répertoriées qui possèdent une production laitière.

Lors du premier recensement agricole de Statistique Canada en 1931, environ un·e Québécois·e sur 4, ou 27% de la population, cultivait la terre. Le dernier recensement sur l’agriculture de 2006 parle d’une proportion de 1 sur 83, soit 1,2%! Sur la même période, la population totale de la province a quant à elle plus que doublé. D’autre part, les agriculteurs·trices québécois·e·s vieillissent, la proportion des agriculteurs·trices de 65 ans et plus étant passée de 4,8 à 6,2% entre 1971 et 2006. Force est de constater que l’agriculture semble être de moins en moins leur activité principale. En 2006, elles et ils étaient 39% à déclarer gagner leur pain autrement et mettre la pratique agricole en complément, une tendance à la hausse [1]. En 2011, Statistique Canada fixe la proportion des terres agricoles consacrées au foin à 40%, une baisse par rapport à 2006. Les légumes constituent seulement 2% et ce chiffre est en baisse lui aussi. Par contre, la part des fruits est en hausse avec maintenant 2,1%. Ce sont les grandes cultures qui dominent la part de terres cultivées au Québec avec 54% [2] [Voir tableau 1]. On entend par grandes cultures les céréales et grains produits en grande quantité comme le blé, l’orge, le maïs, le lin, l’avoine, le seigle, le soya et le canola.

TABLEAU 1. Composition des terres en cultures au Québec

 

Composition des terres en cultures

Pourcentage des terres en culture

2011

2006

Grandes cultures

54,5

51,6

Foin

40,9

44,2

Légumes

2

2,2

Fruits

2,1

1,5

Gazon et produits de pépinière

0,5

0,5

SOURCE : Statistique Canada, Recensement de l’agriculture, 2006 et 2011.

 

En ce qui a trait aux infrastructures agricoles, le Québec tire un peu de l’arrière comparativement aux autres provinces canadiennes. Mme D’Amours de la CAQ chiffre le déficit en infrastructures agricoles au Québec à 111 millions contre 450 millions de surplus pour l’Ontario lorsqu’elle compare les deux provinces. Selon un rapport de la Fondation canadienne pour la revitalisation rurale, seules la Colombie-Britannique et les provinces maritimes affichent des déficits d’infrastructures, voire des déclins plus ou moins importants de la population rurale dus à ce manque d’investissement [3].

On entend par infrastructures agricoles les infrastructures physiques permettant d’améliorer la production agricole ou l’accès au marché des produits.  Dans leur recherche sur l’agriculture dans les pays en développement, Per Pinstrup-Andersen et Satoru Shimokawa divisent les infrastructures agricoles en deux groupes : « [les] secteurs de fourniture en services d’eau et d’assainissement, et [les] autres secteurs (irrigation, énergie, télécommunications et transport) » [4]. Un investissement dans les infrastructures permet donc de développer davantage la production agricole, de vitaliser les zones rurales, de stimuler l’économie agricole ou non-agricole rurale, ou d'intégrer significativement l’économie agricole à l’économie nationale.

Action politique en agriculture

Puisque les plates-formes partisanes sont floues pour les élections de 2018, il est difficile de savoir quel est l’engagement réel des partis politiques du Québec en matière d’agriculture. Cela est plutôt inquiétant dans la mesure où il s'agit d'un enjeu fort important; c’est en tout cas ce que soulignent Sylvie D’Amours et l’UPA. La députée remarque d'ailleurs qu’il y a un manque d’intérêt des médias pour la question agricole. Si nos demandes d'entrevues sont restées sans réponse auprès du Parti Québécois et du Parti libéral du Québec, les entretiens avec l’UPA et la CAQ nous ont permis de dresser un portrait partiel de la situation.

Du côté des associations de producteurs et productrices agricoles, le principal cheval de bataille est l’inaction du gouvernement devant un contexte inquiétant. Le parti au pouvoir actuellement, le PLQ, semble être blâmé par plusieurs intervenant·e·s du milieu pour cela, dont l’UPA. Pourtant, c’est ce même parti qui a demandé deux fois à Jean Pronovost, ancien président de la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois, de produire un rapport sur l’état de l’agriculture au Québec (en 2008, puis en 2016) et qui a mené le plus de consultations publiques dans une variété de champs associés à l’agriculture (Livre vert, rapport Saint-Pierre, rapport Gagné, etc.). Toutefois aucune action concrète ne s'est réalisée depuis.

« Nos compétiteurs directs, les autres provinces canadiennes, ont décidé d’agir et d’investir massivement en agriculture. Au Québec, on a consulté massivement, mais il faudrait avoir un plan concret, de l’action et une accélération des investissements et des engagements », dit Patrice Juneau.

Rappelons-nous que c’est sous la gouverne des libéraux que le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ) a voulu compromettre la certification « Produit du Québec », ce qui a créé un certain remous dans l’opposition [5].

Toujours selon le porte-parole de l’UPA, la véritable initiative en agriculture serait venue du Parti Québécois en 2012 où le gouvernement Marois allait de l’avant avec sa Politique de souveraineté alimentaire. Cette action faisait consensus auprès de tou·te·s les acteurs et actrices agricoles de la province, mais ce projet a été tabletté par le gouvernement Couillard lorsqu’il a pris le pouvoir en 2014. Le Parti Québécois est aussi à l’heure actuelle le seul parti qui a des engagements en agriculture écrits sur sa plateforme web [6].

La CAQ fait à la virgule près les mêmes constats que l’UPA et réclame également plus d’action. Elle accuse aussi le Parti libéral de voler ses idées et de mal les appliquer. La députée D’Amours le dit clairement : « il faut des investissements massifs en agriculture au niveau des infrastructures », rappelant le déficit de 111 millions en la matière. La CAQ souhaite aussi préciser les conditions de la certification Produit du Québec et s’impliquer davantage en faveur du bien-être des animaux d’élevage.

Conclusion

Dans un contexte où le nombre de producteurs et productrices agricoles a connu un important déclin, que celles et ceux qui continuent à travailler dans le domaine vieillissent, qu'une bonne partie de la relève ne gagne plus sa vie avec cette activité, et que l’on craint certaines conséquences que peuvent avoir un accord de libre-échange comme l’AECG, les demandes des producteurs et productrices affluent. La réponse gouvernementale à ces préoccupations, nous le répétons, ne semble pas être celle qu'attendent les acteurs et actrices du milieu. Nous sommes conscient·e·s de l’absence des voix de groupes environnementaux et d’autres acteurs de ce texte, mais l’objectif ici n’était pas de produire une consultation comme il y en a déjà eu tant. L’idée de soulever des questions sur un pan essentiel de notre subsistance et de ramener ce sujet à l’avant-plan nous apparaissait prioritaire.

CRÉDIT PHOTO: Matthias Ripp

1. Statistique Canada. 2006. « Recensement de l’agriculture de 2006 : La population de la province de Québec, évolution au fil du temps».  Statistique Canada. En ligne, http://www.statcan.gc.ca/ca-ra2006/agpop/qc-fra.htm. Consulté le 30 octobre 2016.

2. Statistique Canada. 2006. « Recensement de l’agriculture de 2006 : faits saillants et analyses ».  Statistique Canada. En ligne, http://www.statcan.gc.ca/pub/95-640-x/2011001/p1/prov/prov-24-fra.htm. Consulté le 26 octobre 2016.

3. CRRF/FCRR 2015. « State of Rural Canada 2015 ». Consulté le 20 décembre 2016. 114 p. 

4. Pinstrup-Andersen, Per et Shimokawa, Satoru. 2007. « Infrastructures rurales et développement agricole ». Revue d’économie du développement, vol. 4, no. 15. pp. 55 – 90.

5. Therrien, Yves. 2016. « La mention Produit du Québec disparait ». La Presse. En ligne, publié le 8 septembre 2016, http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/agro-alimentaire/201608/08/01-5008573-la-mention-produit-du-quebec-disparait.php . Consulté le 1er novembre 2016.

6. Parti Québécois. 2016. « Programme : l’agriculture, les pêcheries et l’alimentation ». Mon PQ. En ligne, http://www.pq.org/programme/#c-4-5. Consulté le 1er novembre 2016.

Ajouter un commentaire

Image CAPTCHA
Sans espaces.