Environnement
International
Les migrations climatiques : un enjeu d’avenir
Opinions
| par Pierre-Luc Baril |

Avec les tremblements de terre qui ont secoué le Mexique ou la série d’ouragans qui a balayé les côtes de l’Atlantique en août 2017, il est difficile de nier la présence des changements climatiques. Nombreux·euses sont les expert·e·s qui se questionnent sur les conséquences des changements du climat sur les populations. En août dernier, la revue Science Advances publiait une étude réalisée par des chercheur·e·s états-unien·ne·s et asiatiques. En bref, cette étude sur « les températures mortelles dans les régions de l’Asie du Sud » [1] affirmait que, d’ici moins d’un siècle, la température en Asie du Sud rendra la région difficilement habitable. Il est donc nécessaire de se questionner sur la problématique éventuelle du déplacement des habitant·e·s de ces régions, qui devront déménager pour survivre. Ce phénomène constitue la migration climatique.

Définir la migration climatique

Parce qu’elle implique directement des sociétés humaines, cette problématique est sociologique. À l’instar de tout autre phénomène sociologique, la migration climatique reste un concept délicat à définir. M. Laurent Lepage, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), explique l’importance de ne pas confondre les définitions. « Il faut comprendre qu’il n’existe pas de définition légale, c’est-à-dire formelle, sur le plan du droit international, de la migration climatique » dit-il. Ce préambule permet de faire la distinction entre ce concept et d’autres qui pourraient y être associés, comme celui de réfugié politique.

Cependant, M. Lepage reconnait qu’il existe une définition du phénomène en dehors du cadre juridique. Il propose ainsi une définition qui comprend trois éléments : le changement du climat, la transformation du milieu de vie et une population vulnérable. Ainsi, pour qu’il y ait migration climatique, il faut que la cause préalable en soit les changements climatiques. Même s’il est difficile de nos jours de nier l’existence de ces changements, nous entendons ici des perturbations majeures. On peut parler, par exemple, de la désertification ou de l’augmentation du niveau de l’eau des océans.

Ces changements du climat entraineront la transformation du milieu de vie. Comme l’explique M. Lepage, « dans les cas de désertification, comme au Sahel, le prolongement du désert oblige les populations qui vivent d’agriculture primaire à se déplacer ». Par conséquent, les changements de l’environnement immédiat ont des répercussions sur les modes de vie des populations locales de ce territoire subsaharien.

Il s’agit du dernier élément qui définit la migration climatique : les populations vulnérables. Comme le montrait l’exemple du Sahel, en Afrique, les populations qui vivent dans des situations de précarité, c’est-à-dire, pour citer Laurent Lepage, « que la moindre variation du climat peut mettre en danger », sont les plus à risque de devoir se déplacer.

La migration climatique se définit donc par le déplacement d’une population vulnérable en raison de la transformation de son milieu de vie causée par les changements climatiques.     

Les conséquences des mouvements de populations

Bien entendu, le déplacement massif d’une population n’est pas sans conséquence. D’abord, ce type de migration est causé par le changement du climat qui vient lui-même avec des conséquences importantes dont, entre autres, la désertification, la fonte des glaces, les glissements de terrain, les inondations et les ouragans.

Pour le professeur Lepage, les régions les plus à risque sont les zones riveraines. Il donne l’exemple du Bangladesh, pays situé à la hauteur du niveau de la mer, où les populations riveraines ont dû migrer vers des régions plus hautes. Elles se retrouvent ainsi complètement aliénées de leur mode de vie traditionnel. 

Il n’est pas nécessairement chose aisée de faire face à un tel mouvement de population. Comme le rapportent Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, journalistes au journal Le Monde, l’Internal Displacement Monitoring Center estime à 25 millions le nombre de personnes qui ont dû se déplacer en raison de catastrophes naturelles, entre 2008 et 2014 [2].

À certains endroits du globe, les populations locales et migrantes devront peut-être entrer en conflit afin d’acquérir les ressources nécessaires à leur survie. Ces populations, qui sont parfois vulnérables, sont en effet sujettes à des conflits armés et à une précarisation de leurs conditions de vie [3]. C’est le cas, comme l’explique M. Lepage, des populations du couloir israélo-palestinien, qui doivent survivre malgré de l’eau potable.  

M. Lepage met aussi en garde contre une explication unicausale : « Certaines espèces animales répondent aux conditions climatiques à la manière d’un déterminisme sain. Lorsqu’il fait plus chaud, certains poissons remontent vers le nord. Mais il ne faut pas tomber dans le piège de penser que la population humaine se modifie de la même façon ». Ainsi, les conflits armés et la violence peuvent être une conséquence de la migration climatique, mais ils n’en sont pas des conséquences directes. Ici, M. Lepage favorise plutôt une approche multicausale pour prendre en compte tous les facteurs, économiques, sociaux et politiques, pour expliquer de tels affrontements.

Le rôle des États : un devoir humanitaire

Qu’ils le veuillent ou non, tous les États, économiquement forts ou en voie de développement, devront faire face aux changements climatiques et, par la même occasion, à la migration climatique. Mais quelles attitudes devront-ils adopter face à ces bouleversements ?

Dans son essai Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, la juriste Valérie Cabanes parle de « la responsabilité objective des dirigeants » [4]. Elle entend par ce terme la reconnaissance juridique de la destruction de l’environnement, qu’elle qualifie de crime. En proposant la criminalisation des entreprises et des organisations politiques dont les activités  sont dommageables pour l’environnement, elle espère susciter une prise de conscience des décideurs et décideuses quant aux conséquences des gestes qu’ils et elles posent sur l’environnement.

Pour Laurent Lepage, cette conscientisation est évidente et nécessaire : « les États doivent accepter l’idée que ces changements vont perdurer dans le temps ». À partir de cette prémisse, l’État doit développer son rôle qui est d’anticiper les adaptations nécessaires aux changements climatiques. Cette responsabilité se développe sur deux volets.

D’abord, explique-t-il, les États doivent prendre en charge les conséquences possibles des changements climatiques sur leur territoire. Par exemple, en construisant un réseau routier à l’abri de l’élévation du niveau de l’eau, ou encore en modifiant le code du bâtiment. Ces mesures permettraient de limiter les dégâts causés par les transformations de l’environnement.

Ensuite, les pays à l’économie forte et stable ont le devoir, soutient-il, de fournir de l’aide aux populations vulnérables des pays en développement. De cette façon, l’aide apportée aux populations vulnérables permettrait de limiter la migration climatique. Pour M. Lepage, « il faut donner à toutes les communautés le droit de rester elles-mêmes ». 

Il appartient donc aux États, à titre de plus haute instance politique, de prendre conscience des changements climatiques, d’anticiper ces changements et de protéger les populations vulnérables.

Un défi pour le futur

Les migrations climatiques constituent donc un phénomène inévitable. Il est essentiel, pour faire face à ces mouvements, de réduire les répercussions de nos activités sur l’environnement, au moyen de la réduction des gaz à effet de serre et de l’exploitation des ressources naturelles. Enfin, il est également de la responsabilité des gouvernements, sur tous les plans, de prévoir le monde de demain et les transformations que subira le climat. Il en va d’abord et avant tout du respect de l’environnement, mais également d’un puissant devoir d’humanité et de solidarité. 

 

Crédit photo: Mathieu Willcocks/MOAS.eu 2016

*L’auteur remercie chaleureusement le professeur Laurent Lepage pour son temps et ses commentaires.

[1] Eun-Soon Im et al., « Deadly heat waves projected in the densely populated agricultural regions of South Asia », Science Advances, vol. 3, no. 8 (2017), <http://advances.sciencemag.org/content/3/8/e1603322>, consulté le 25 septembre 2017.

[2] Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, « Le changement climatique, facteur de déstabilisation et de migration », Le Monde, 11 septembre 2015, consulté le 26 septembre 2017, < http://www.lemonde.fr/climat/article/2015/09/11/le-changement-climatique...

[3] Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Globalisation, le pire est à venir, La Découverte, Paris, 2008, p. 61-69

[4] Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, Éditions du Seuil, Paris, 2016, p. 319.

Ajouter un commentaire

Image CAPTCHA
Sans espaces.