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Les « conflits gelés » et la question nationale dans l'ex-URSS
Analyses
| par Raphael Robitaille |

Depuis que la Russie est empire, la question nationale y a toujours joué un rôle important. L’Union soviétique n’a pas échappé à cette fatalité non plus. La diversité de la société soviétique a nécessité des compromis de la part de ses dirigeants pour que ceux-ci puissent garder le pouvoir. Favorisant le développement national de ses minorités tout en conservant un contrôle serré, l’URSS a semé les germes de son implosion en institutionnalisant les diverses nationalités qui la composaient. Lorsque les réformes de Gorbatchev sont mises en place à la fin des années 1980, la « parade des souverainetés » est enclenchée et une myriade de peuples réclament leur indépendance, causant au passage plusieurs conflits dont certains durent toujours : ce sont les « conflits gelés » de l’espace postsoviétique. En revenant sur la question nationale, en lien avec le développement de la politique des nationalités de l’Union soviétique, cet article propose une incursion aux origines de ces conflits gelés. 

La question nationale dans les débuts de l’URSS

Lorsque les bolchéviques s’emparent du pouvoir en novembre 1917, ils héritent de tous les problèmes du défunt Empire russe. L’un des plus criants : le « problème national ». L’Empire russe agonisant, composé d’une mosaïque de peuples et de cultures, n’a pas su s’adapter à l’émergence des nationalismes et n’a donc octroyé aucune concession ni développé de politique particulière face au mécontentement des différentes nations et ethnies[i]. Ainsi, lorsque les troubles révolutionnaires ont éclaté, la marmite, que les tsars prenaient grand soin de laisser couverte, a débordé de tous sens. Afin de faciliter la décomposition de l’Empire et de s’assurer un soutien parmi les nationalistes de tous les horizons, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, a reconnu le droit à l’autodétermination des nations et a ainsi gagné leur sympathie. La Russie bolchévique, qui faisait la promotion d’une société sans inégalités et sans classes, semblait en effet, pour les nationalistes, être une meilleure option que la « Russie une et indivisible » que souhaitait rétablir l’Armée blanche contre-révolutionnaire[ii].

Un vif débat avait déjà eu lieu parmi les bolchéviques, dans les années avant la révolution, sur ledit problème national. La théorie marxiste traditionnelle n’offrait que très peu de précision par rapport au nationalisme. Seul·e·s quelques marxistes austro-hongrois·e·s, au premier chef Otto Bauer[iii], s’étaient déjà penché·e·s sur la question puisque l’empire des Habsbourg connaissait des problèmes similaires, notamment dans les Balkans[iv]. Tout restait donc à être théorisé, spécialement dans un État qui ne remplissait pas les critères préalables à la révolution soutenus par la théorie marxiste traditionnelle, et qui était aux prises avec des nationalismes montants, comme la Russie. Concernant ce dernier point, la quinzaine d’années avant 1917 a vu proliférer d’importants mouvements dans certaines régions dont la Pologne, les provinces baltes ou la Géorgie, entre autres[v]. Constatant le potentiel explosif, les bolchéviques ont pris la question très au sérieux.

L’une des tentatives de théorisation les plus fructueuses provient de Joseph Staline lui-même, à la demande de Lénine, dans son célèbre texte Le marxisme et la question nationale de 1913[vi]. Dans cet article, qui se veut une contribution fondamentale à la pensée marxiste, Staline critique vivement les positions austro-marxistes sur la question de la nation. Pour lui, elles confondent tribu et nation – la première étant une « catégorie ethnographique », la seconde une « catégorie historique ». Les définitions en sont donc trop vagues et il leur manque certains points essentiels. Staline en vient quant à lui à une définition très précise de la nation, laquelle est composée de plusieurs éléments mutuellement nécessaires sans quoi elle n’est pas. Ainsi : « La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture »[vii]. Un autre point de critique concerne la solution des austro-marxistes au problème national : l’autonomie nationale, comprise comme autonomie culturelle plutôt que territoriale. Staline considère cette solution comme aberrante et impropre à la société socialiste future car elle divise le prolétariat selon la nationalité, et les éloigne de la solidarité de classe. Il plaide plutôt pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes sous le signe d’une autonomie régionale. L’autonomie régionale, dans la vision de Staline, a pour avantages de détruire les barrières nationales et de permettre aux populations de se regrouper selon leur appartenance de classe. L’égalité nationale, organisée sous le principe de l’internationalisme, favoriserait une solidarité prolétarienne, dépassant en cela les clivages nationaux qui divisent les classes ouvrières.

L’article de Staline a joué un important rôle dans l’édification des institutions soviétiques. La structure politique qui se met progressivement en place à la suite de la révolution d’Octobre et la guerre civile en est une de type ethno-fédéral. Afin de sauver la révolution, Lénine et ses disciples voient la nécessité d’un tel type d’organisation étatique pour « concilier les ambitions socialistes d’unité avec la diversité réelle de la société soviétique [viii]». On organise donc l’Union sur des bases nationales et territoriales : les frontières administratives des entités fédérées sont définies de manière strictement ethnique et réparties sur une hiérarchie à quatre niveaux. Ainsi, la structure instaurée, sur laquelle trône le Parti bolchévique qui représente l’unité socialiste, est composée de républiques de l’Union, dans lesquelles on retrouve des républiques autonomes, des régions autonomes (ou Oblast) ainsi que des districts autonomes. Chacune des entités dispose respectivement d’un certain nombre de prérogatives en fonction de son degré de développement socioculturel. Ainsi, les nationalités les plus « développées », c’est-à-dire celles qui ont, en plus d’un poids démographique important, soit connu une expérience étatique, soit ont une identité collective explicitement affirmée et affichée, se voient attribuer des républiques d’Union avec les pouvoirs les plus étendus[ix]. Ainsi en est-il des républiques de Transcaucasie (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan), d’Europe de l’Est (Biélorussie, Ukraine, Moldavie) et des pays baltes après la Seconde Guerre mondiale (Estonie, Lettonie, Lituanie).

Avec cette structure promouvant l’appartenance ethnique ou nationale, on peut à juste titre affirmer que la forme même de l’État soviétique a mené à son implosion. Le mouvement de désintégration a largement été poussé par une cristallisation territoriale et politique des nationalités. En effet, aucun État n’a été aussi loin que l’Union soviétique dans le soutien aux nationalités, leur codification et leur institutionnalisation, ce qui a offert un tremplin aux revendications indépendantistes de la fin des années 1980[x]. La division sur des bases ethno-territoriales venait également avec la promotion d’une élite politique et culturelle locale qui était fidèle avant tout à sa propre nationalité mais restait inféodée à Moscou, notamment aux niveaux économique et politique. Le pouvoir soviétique a grandement profité des particularismes ethniques pour monter, lorsque nécessaire, les peuples les uns contre les autres, mais a du même coup favorisé le développement de sentiments nationalistes qui ont précipité sa chute[xi].

La plupart des conflits qui ont éclaté à la fin de l’URSS recèlent une dimension fortement ethnique. Outre les républiques d’Union, qui ont pour la plupart déclaré leur indépendance sans trop de problèmes, c’est principalement pour les entités autonomes à l’intérieur des républiques d’Union que les conflits ont pris une tournure plus sanglante. Trois États postsoviétiques, entres autres, ont été pris – et le sont toujours – avec des conflits à forte teneur nationaliste sur leur territoire : l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Moldavie. Ces trois États font face à des revendications sécessionnistes provenant d’entités autonomes qui demandent soit leur rattachement à un autre État, soit simplement l’indépendance. Ces conflits, qui sont encore en suspens, sont entrés dans une catégorie qui a été spécialement forgée pour eux : les conflits dits « gelés ».

Qu’est-ce donc qu’un « conflit gelé »? La définition qu’en donne Pierre Jolicoeur, spécialiste de la question, est la suivante : « un conflit armé qui, après une phase militaire, est suspendu par un cessez-le-feu pour une longue période et où les belligérants sont généralement séparés par une opération de maintien de la paix[xii]». La mise entre parenthèse des affrontements armés ne signifie toutefois pas que le conflit en est à sa fin. Les négociations entre les parties dans chacun des quatre conflits gelés sont complètement bloquées et pourraient déboucher sur de nouveaux combats.

La Géorgie démembrée

Lorsque, dans la foulée de l’effondrement de l’URSS, la Géorgie déclare l’indépendance, cela ne se fait pas sans qu’elle s’aliène les minorités ethniques, principalement celles d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, deux régions autonomes au sein de la république socialiste soviétique de Géorgie. L’Ossétie du Sud avait déjà, avant même l’effondrement de l’URSS, entamé un mouvement vers l’indépendance, qui fut suivi, deux ans plus tard, par l’Abkhazie. Deux guerres sanglantes opposant les régions sécessionnistes à la Géorgie éclatèrent et se soldèrent par un cessez-le-feu, mais sans réelle résolution. Le nouvel État géorgien, au bord de la déliquescence, n’avait que peu d’intérêt et de moyens pour édifier des institutions politiques qui s’attèleraient au titanesque problème de la fragmentation territoriale[xiii].

En plein mouvement d’indépendance géorgien, le nouveau président Zviad Gamsakhourdia, nommé au Soviet Suprême (plus haute instance décisionnelle de la république, subordonnée au Soviet Suprême de l’URSS à Moscou) fin 1990 et élu au suffrage universel en mai 1991, implante une politique agressive contre les Ossètes qu’il accuse d’être des instruments de Moscou pour freiner l’élan indépendantiste de la Géorgie. Soulignons que l’une des premières revendications des Ossètes en 1990 était le rattachement de la région à la Russie, ce qui leur aurait permis de rejoindre leurs confrères et consœurs d’Ossétie du Nord. Le gouvernement géorgien réagit en supprimant le statut autonome de la région, ce qui provoque une rébellion armée au printemps 1991[xiv]. Une véritable guerre civile se déclenche par la suite, faisant revivre les vieilles rivalités tribales dans plusieurs parties de la Géorgie[xv] et poussant près de 100 000 Ossètes à se réfugier en Ossétie du Nord. Près de 10 000 Géorgien·ne·s quittent l’Ossétie du Sud[xvi]. L’arrivée d’Edouard Chevardnadzé à la présidence géorgienne en 1992 donne de vains espoirs d’un règlement du conflit. En sa qualité d’ancien premier secrétaire du Parti communiste de Géorgie, on croyait en effet qu’il disposait du tempérament et de l’expérience nécessaires pour régler la crise. Or, face à la dégradation de la situation, Moscou pose des ultimatums et intervient en forçant la signature d’un cessez-le-feu prévoyant le déploiement d’une force de maintien de la paix composée de Russes, de Géorgien·ne·s et d’Ossètes[xvii]. À ce jour, le conflit en est toujours au même point et l’Ossétie du Sud est devenue un « État de facto », sans reconnaissance internationale mais ne rendant plus de comptes à Tbilissi.

À peine la guerre d’Ossétie terminée, c’est au tour de l’Abkhazie de s’embraser. Le cas de l’Abkhazie a cela de particulier que les Abkhazes sont minoritaires au sein de leur propre république. En effet, ce groupe ne forme, en 1989, que 18 % de la population totale contre 46 % de Géorgien·ne·s, 14,6 % d’Arménien·ne·s et 14,2 % de Russes[xviii]. Bref, dès 1992, le parlement local de l’Abkhazie, dominé par les Abkhazes qui réussissent à s’allier d’autres minorités, déclare unilatéralement l’indépendance, provoquant des affrontements entre les milices abkhazes et l’armée géorgienne. Les forces abkhazes, aidées de volontaires de l’étranger, prennent rapidement le contrôle de l’ensemble de leur république, faisant au passage près de 10 000 mort·e·s et déplaçant 250 000 personnes, principalement d’origine géorgienne[xix]. L’équilibre démographique défavorable aux Abkhazes s’en trouve ainsi retourné, ce peuple formant désormais 29 % de la population totale[xx]. Après l’arrêt des hostilités en octobre 1993 sous l’égide de la Russie, largement perçu comme un échec à Tbilissi, d’autres pourparlers se poursuivent avec l’ONU et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), culminant avec un accord pour la réhabilitation des déplacé·e·s. Le gouvernement abkhaze refuse, ce qui met à rude épreuve ses relations avec la Russie. Depuis, le conflit en est toujours au même point et l’Abkhazie vit, à l’instar de l’Ossétie du Sud, comme un État de facto sans reconnaissance internationale, ne jouissant que du soutien russe[xxi].

Le Nagorny-Karabakh au centre des divergences arméno-azéries

Le contentieux entourant la question du Nagorno-Karabakh (ou Haut-Karabakh) prend source au début de l’URSS. En 1922, le gouvernement soviétique, soucieux d’attirer les bonnes grâces d’un Azerbaïdjan riche en pétrole, transfère le contrôle de la région à grande majorité arménienne à l’Azerbaïdjan. La région, qui était provisoirement sous le contrôle direct de Moscou, se voit attribuer un statut autonome, mais les revendications du Karabakh, vite réprimées, se poursuivent. Après la mort de Staline en 1953, plusieurs tentatives de rattachement de la région à l’Arménie se butent au refus tant de Bakou que de Moscou. On maintient également la région dans une situation de sous-développement afin d’empêcher son essor économique et national. Ce n’est qu’à l’occasion de la Perestroïka et de la Glasnost – les deux principales réformes introduites par Mikhaïl Gorbatchev, l’une libéralisant l’économie, l’autre octroyant une certaine liberté d’expression – que le Nagorno-Karabakh peut enfin s’affirmer. Et tel que le soutient Sévag Torossian, auteur de Le Haut-Karabakh arménien : un État virtuel?, « le rôle qu’a joué le problème du Haut-Karabakh dans l’éclatement du bloc [soviétique] est notoire, […] si bien que la montée de l’autonomisation de Haut-Karabakh se conjugue avec le déclin final de l’Union soviétique[xxii]». En effet, cette crise est l’une des premières à se développer – dès 1988 – et agit en quelque sorte comme fer de lance des autres mouvements nationaux.

La situation s’envenime dès février 1988, quand le parlement de la région vote son rattachement à l’Arménie. Des bandes armées arméniennes causent la mort de deux Azéris et provoquent la fuite de milliers de familles. L’incident trouve une réaction enflammée en Azerbaïdjan, principalement à Soumgaït, où les Arménien·ne·s sont pourchassé·e·s pendant trois jours jusqu’à ce que l’Armée rouge vienne rétablir l’ordre[xxiii]. Tentant la voie de l’impartialité devant la mobilisation de l’Arménie pour un règlement en sa faveur, Moscou encourage les belligérants à régler leurs dissensions par les institutions du Parti et de l’État. Trop inefficaces, les institutions n’arrivent pas à désamorcer les tensions et la crise s’aggrave. La violence devient le moyen privilégié par le Nagorno-Karabakh et l’Azerbaïdjan dans la gestion du conflit[xxiv].

Les tensions ne font qu’escalader, forçant les autorités soviétiques à intervenir. Celles-ci instaurent, en janvier 1990, l’état d’urgence et mettent en place une répression à la stalinienne à Bakou où de nouveaux pogroms anti-arméniens ont lieu. L’Armée rouge se bute à une farouche résistance, provoquant ainsi de nombreux décès parmi la population civile. Dans le contexte de dislocation de l’URSS en 1991, les revendications nationalistes à Bakou, où la population et les élites souhaitent de plus en plus s’affranchir de la tutelle de Moscou suite aux violentes répressions, se radicalisent d’un cran. L’Azerbaïdjan déclare son indépendance suivie peu après par le Nagorno-Karabakh. Ce dernier se retrouve toutefois sans reconnaissance internationale, l’Arménie ayant affirmé n’avoir aucune revendication territoriale contre Bakou, et la Russie refuse la demande d’incorporation du Karabakh dans la fédération. C’est dorénavant la guerre ouverte entre Bakou et Stepanakert (capitale du Haut-Karabakh). Les forces du Karabakh remportent plusieurs succès : elles prennent contrôle de l’ensemble du territoire karabakhien et de plusieurs zones limitrophes, dont le corridor de Latchine, ce qui permet une jonction avec l’Arménie[xxv]. Au terme des combats, les milices arméniennes du Karabakh occupent près de 20 % du territoire total de l’Azerbaïdjan. Le conflit cause le déplacement de 350 000 Arménien·ne·s d’Azerbaïdjan et de 700 000 Azéri·e·s d’Arménie, du Karabakh et d’autres districts environnants[xxvi]. Le conflit est depuis entré dans sa phase gelée et les négociations n'ont pas avancé. Le Haut-Karabakh est devenu une entité indépendante de facto, légalement encore partie intégrante de l’Azerbaïdjan, mais en réalité fonctionnant comme un État souverain ayant de forts liens avec l’Arménie.

Moldavie : la « poudrière de l’Europe » en Transnistrie

La Transnistrie est cette petite bande de terre située sur la rive est du fleuve Dniestr entre la Moldavie et l’Ukraine. Le conflit qui éclate à la fin des années 1980 entre la Transnistrie sécessionniste et la Moldavie repose sur des bases culturelles et linguistiques plus que sur des bases ethniques. La Transnistrie, composée majoritairement de russophones, s’affiche comme héritière du passé soviétique de la région tandis que la Moldavie renoue avec son identité roumaine en se remémorant la Grande Roumanie de l’entre-deux-guerres qui unissait l’ensemble des populations roumanophones de la Bessarabie (actuelle Moldavie) jusqu’au Danube[xxvii].

Lorsque les hostilités éclatent en mars 1992, la république sécessionniste, fière de son héritage slave, reçoit l’aide de plusieurs milliers de Cosaques ukrainiens du Don. Le gouvernement ukrainien, inquiété de la présence cosaque, propose une médiation au conflit. Apparemment, ce n’est pas dans les plans ni de la Moldavie, ni de la Transnistrie. Près de 3 000 personnes, seulement dans la première semaine de combat, se réfugient en Ukraine voisine. Le gouvernement moldave, soucieux de ne pas entrer dans une spirale potentiellement fatale, annonce un cessez-le-feu unilatéral et exhorte la Transnistrie à s’y plier. Lorsque les combats reprennent au début avril, Igor Smirnov, président de la république autoproclamée, appelle la protection russe. La Russie déploie la 14e armée stationnée dans la région depuis l’époque soviétique. Craintive, la Moldavie réclame l’assistance de la communauté internationale. La Russie évoque la possibilité du retrait de la 14e armée, ce que les militaires sur place refusent, prétextant que la moitié des soldats déployés sont originaires de Transnistrie et souhaitent défendre leur territoire[xxviii].

La présence d’un arsenal de plus de 50 000 tonnes de munitions datant de l’ère soviétique a valu à la Transnistrie le qualificatif peu enviable de « poudrière de l’Europe »[xxix]. La république autoproclamée dispose d’une capacité explosive de deux fois celle d’Hiroshima et vaudrait 20 milliards de dollars selon un ambassadeur de l’OSCE cité par Xavier Deleu dans Transnistrie : la poudrière de l’Europe. Il y aurait, outre des armes chimiques périmées, des bombes atomiques laissés par la 14e armée aux mains des séparatistes, malgré la position officielle voulant qu’elles aient toutes été rapatriées en Russie. Considérant la corruption qui règne dans les sphères dirigeantes en Transnistrie – et qui favorise du même coup la contrebande – cet arsenal en inquiète plusieurs qui craignent qu’il ne tombe dans les mains de terroristes[xxx]. D’où la difficulté de régler le conflit. L’intransigeance des acteurs et le fait que la Transnistrie vit comme un État de facto ne favorisent pas un règlement négocié. Le régime en place à Tiraspol profite grandement de la situation et entend bien se maintenir en place.

Conclusion

Les conflits gelés, tel que nous avons tenté de le démontrer, prennent tous source dans l’implosion de l’URSS, mais plus fondamentalement encore dans la structure de l’État soviétique qui favorisait les particularismes ethniques. Ce faisant, les entités jouissant d’un statut autonome ont pu forger et consolider leur identité et ainsi réclamer leur indépendance dans le mouvement de désintégration de l’Union soviétique. L’accent ici a été mis sur les conflits gelés, mais bien d’autres conflits ont eu lieu dans les États successeurs de l’URSS, et beaucoup, sinon la majorité, recèlent une forte composante ethnique.

Il reste que les conflits gelés ne semblent pas être en voie de déblocage. La guerre russo-géorgienne de 2008 avait pour principal objet les régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, la Géorgie souhaitant les soumettre à son autorité. La Russie a prouvé qu’elle soutenait les revendications sécessionnistes en envahissant la Géorgie qui avait entamé des manœuvres militaires pour reprendre le contrôle de l’intégralité de son territoire. Le statu quo semble être dans l’intérêt de la Russie qui appuie ouvertement l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, sans parler du soutien tacite de la Transnistrie.

Au Nagorno-Karabakh, le conflit a failli, en 2016, retomber dans la guerre ouverte lorsque des accrochages faisant 30 morts sont survenus entre l’armée azérie et les milices du Karabakh[xxxi]. Cela prouve que rien n’est encore réglé et que la possibilité d’une dégradation est bien réelle.

Un autre conflit de l’espace postsoviétique occupe l’attention médiatique depuis quelques années : le conflit ukrainien et la guerre au Donbass. La baisse de l’intensité des combats et l’absence de résolution dans un avenir proche laissent présager la possibilité d’un gel du conflit. Bien que la question ne fasse pas l’unanimité, Moscou aurait, selon certain·e·s, la motivation et les moyens de maintenir le conflit dans une situation de blocage, ce qui lui permettrait d’exercer un contrôle accru dans les zones disputées[xxxii]. Y aura-t-il un cinquième conflit gelé dans l’espace postsoviétique? Cette possibilité, même si elle n’est pas souhaitable, n’est pas à écarter.

 

 

CRÉDIT PHOTO: Flickr/Giovanni

[i] SHCHERBAK, A. (2015) « Nationalism in the USSR : a historical and comparative perspective », Nationalities Papers, vol. 43, no. 46, p. 871. http://dx.doi.org/10.1080/00905992.2015.1072811

[ii] GRAZIOSI, A. (2010) Histoire de l’URSS, Paris, Presses Universitaires de France.

[iii] Otto Bauer est principalement connu pour son œuvre La question des nationalités, originalement publié en 1907. Une seconde édition est parue en 1924 dans laquelle une nouvelle introduction retraçait les développements survenus entre 1907 et 1924, le plus important étant la révolution russe de 1917. Bauer, O. (2000 [1924]) The question of nationalities and social democracy, Minneapolis, Minnesota University Press.

[iv] CARRÈRE D’ENCAUSE, H. (1987) Le grand défi. Bolcheviks et Nations : 1917-1930, Paris, Flammarion.

[v] KAPPELER, A. (1994) La Russie, empire multiethnique, Paris, Institut d’études slaves.

[vi] STALINE, J. (1913) Le marxisme et la question nationale, récupéré sur Marxists.org : https://www.marxists.org/francais/staline/works/1913/00/question_nationa....

[vii] STALINE, J. (1913) Op. cit.

[viii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Les conflits gelés de l’espace postsoviétique. Genèse et enjeux, Louvain, Presses Universitaires de Louvain.

[ix] Ibid.

[x] BRUBAKER, R. (1994) « Nationhood and the national question in the Soviet Union and post-soviet Eurasia: An institutionalist account », Theory and Society, vol. 23, no. 1, p. 52. http://www.jstor.org/stable/657812

[xi] SLEZKINE, Y. (1994) « The USSR as a communal apartment, or how a socialist State promoted ethnic particularism », Slavic Review, vol. 53, no. 2, pp. 450-451. http://www.jstor.org/stable/2501300

[xii] JOLICOEUR, P. et CAMPANA, A. (2009) « Introduction : « Conflits gelés » de l’ex-URSS. Débats théoriques et politiques », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 501-521. http://id.erudit.org/iderudit/038929ar

[xiii] GEORGE, J. A. (2009) The politics of ethnic separatism in Russia and Georgia, New-York, Palgrave Macmillan.

[xiv] AVIOUTSKII, V. (2005) Géopolitique du Caucase, Paris, Armand Colin.

[xv] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). La Russie et son ex-empire. Reconfiguration géopolitique de l’ancien espace soviétique, Paris, Presses de Sciences Po.

[xvi] GEORGE, J. A. (2009) Op. cit.

[xvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.

[xviii] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.  

[xix] BREAULT, Y, P. JOLICOEUR et J. LÉVESQUE (2003). Op. cit.  

[xx] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.

[xxi] Ibid.

[xxii] TOROSSIAN, S. (2005) Le Haut-Karabakh arménien. Un État virtuel?, Paris, L’Harmattan.

[xxiii] VAN DER LEEUW, C. (2012) Haut-Karabakh : La guerre oubliée du monde. Paris : L’Harmattan.

[xxiv] TRANCA, O. (2009) « Nagorno-Karabakh : le parcours vers un conflit gelé », Études internationales, vol. 40, no. 4, pp. 523-543. http://id.erudit.org/iderudit/038930ar

[xxv] AVIOUTSKII, V. (2005) Op. cit.

[xxvi] BREAULT, Y, JOLICOEUR, P et LÉVESQUE, J. (2003) Op. cit.

[xxvii] FOLLEBOUKT, X. (2012) Op. cit.

[xxviii] DELEU, Xavier (2005). Transnistrie. La poudrière de l’Europe, Paris, Hugo et Compagnie.

[xxix] Ibid.

[xxx] Ibid.

[xxxi]  ------- (2 avril 2016). « Conflicts erupts between azerbaijani and armenian forces », récupéré sur The Guardian : https://www.theguardian.com/world/2016/apr/02/conflict-erupts-between-az....

[xxxii] MALACHOWSKI, B. (16 décembre 2016). « Ukraine’s frozen conflict : Russian investment suggests freeze will continue », récupéré sur Reconnecting Asia : https://reconasia.csis.org/analysis/entries/ukraine/; ORTTUNG, R. & WALKER, C. (13 février 2015) « Putin’s frozen conflict », Récupéré sur Foreign Affairs: http://foreignpolicy.com/2015/02/13/putins-frozen-conflicts/

 

 

 

 

 

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