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Le « terrorisme »: un mot chargé de sens
Idées
| par Julien Gauthier-Mongeon |

Le terrorisme est souvent associé à un groupe ou à un type d’individus réputés dangereux, d’où le danger des amalgames qui contribuent à renforcer les stéréotypes liés à la figure du terroriste. Précisément parce qu’il soulève l’indignation et qu’il déchire les passions, surtout par le portrait qu’en dressent les médias, le terrorisme devient un terme fourre-tout mis au service de l’idéologie. Difficile, par conséquent, d’en avoir une représentation claire et nuancée, d’autant qu’il n’existe guère de consensus sur le sujet. Par l’étude du terrorisme, il ne s’agit donc pas tant d’arriver à une définition commune du phénomène que de chercher à mieux comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons.

 « Terrorisme », un mot toujours sujet à discussion

Le terrorisme a fait l’objet d’un nombre incalculable d’études dans les cinquante dernières années, d’où la diversité des points de vue et des façons d’aborder ce phénomène complexe.  « Depuis les années 1970, plusieurs chercheur·e·s se sont penché·e·s sur le terrorisme. Ce qui ressort comme constat, c’est qu’il n’existe aucun consensus sur une définition du terrorisme », affirme Stéphane Leman-Langlois de l’Équipe de recherche sur le terrorisme et l’anti-terrorisme (ERTA) et professeur à l’École de service social de l’Université Laval. Néanmoins, le terrorisme comporte certaines caractéristiques générales qui permettent d’en donner une définition large. « En dépit qu’il soit presque impossible de s’entendre sur une définition commune, il y a, en revanche, deux éléments qu’on retrouve pratiquement dans toutes les définitions scientifiques. Tout d’abord, le terrorisme est une forme de violence politique. Ensuite, le terrorisme instille une peur diffuse dans les sociétés touchées », explique pour sa part Aurélie Campana, professeure au département de science politique de l’Université Laval.

Est-ce à dire que l’action d’un État contre ses populations puisse être qualifiée de terroriste ? N’y retrouve-t-on pas des caractéristiques similaires, à savoir la violence politique et le fait d’instiller une peur diffuse ? Certes, il existe des caractéristiques communes entre la violence terroriste et la violence des États sur des populations civiles. Par contre, il convient d’être prudent et de ne pas mélanger des réalités qui présentent d’importantes différences : « Évidemment, l’État utilise parfois la violence pour faire peur à une population. Il existe alors une volonté de coercition politique et il possible de parler de terrorisme d’État. Par contre, il existe des cas de figure où la violence d’État ne vise pas à assujettir une population, mais à la faire disparaitre. Il est alors plus adéquat de parler de génocide plutôt que de terrorisme », nuance Stéphane Leman-Langlois.

Contrairement aux guerres que mènent des États, l’action terroriste ne vise pas forcément la maîtrise d’un territoire. Elle diffère en ce sens des guerres conventionnelles dont l’objectif est la destruction physique de l’adversaire et le contrôle militaire d’un espace. De plus, le terrorisme nie catégoriquement la distinction classique entre les combattant·e·s et les non-combattant·e·s, comme il fait fi des limites territoriales pour cibler des objectifs politiques[i].

Le terrorisme n’est pas automatiquement assimilable à un mouvement de lutte armée qui emploie parfois des méthodes d’action similaires. La distinction entre ces deux phénomènes reste fortement tributaire des jugements de valeur et des positions des différent·e·s acteurs et actrices impliqué·e·s dans un conflit.

« Actuellement, il est difficile d’identifier clairement les terroristes dans le contexte de la guerre en Syrie. Daesh[ii] est-elle une armée révolutionnaire mue par des idéaux fanatiques ou est-ce plutôt un mouvement terroriste ? L’opinion peut différer selon les intérêts qui sont en jeu », explique Benoît Gagnon, doctorant en criminologie et spécialiste des questions de terrorisme.

Comme le terrorisme n’a pas de statut légal, il laisse libre cours aux interprétations qui changent au gré des aléas politiques et des sensibilités locales. Si en Occident le terrorisme se définit avant tout comme un mode d’action destiné à semer la peur, il en va autrement de pays comme l’Irak et la Syrie qui n’ont pas le même rapport au terrorisme. Les enjeux locaux font qu’un groupe considéré ici comme terroriste peut être perçu comme une armée de libération par les populations locales. Ce fut le cas, par exemple, des talibans qui se sont opposés aux envahisseurs soviétiques durant les années 1980. Loin d’être vus comme des éléments perturbateurs, ils étaient souvent accueillis par une partie de la population qui souhaitait être libérée du joug étranger[iii].

Le terrorisme, une question de méthodologie

C’est entendu, il n’y a pas de consensus pour définir ce qu’est précisément le terrorisme. Cela s’explique notamment par des raisons d’ordre méthodologique où cohabitent plusieurs manières de comprendre un même phénomène. Dans un article récent, le sociologue Antoine Mégie présente plusieurs approches méthodologiques pour analyser l’action terroriste. De ces approches, certaines permettent d’appréhender les acteurs et actrices qui participent « à la structuration du terrorisme comme phénomène social et politique[iv] ». Il s’agit non pas d’isoler l’acte terroriste, mais bien d’examiner les relations complexes entre les acteurs et actrices qui contribuent de près ou de loin à structurer le phénomène. Il s’agit d’une compréhension dynamique qui cherche à mettre en lumière les relations entre les acteurs et actrices qui agissent tant à un niveau micro que macro dans la structuration de la « scène terroriste ».

Au niveau macro, c’est en relation aux institutions publiques, aux prises de positions politiques et aux gouvernements qu’une certaine conception du terrorisme se précise et s’affirme. Dans le contexte du terrorisme mondialisé, les États partagent des enjeux de sécurité communs sans pour autant adopter les mêmes mesures face à la menace terroriste. 

Au niveau micro, c’est sur le terrain des acteurs de la vie civile (groupes de pression, ONG, organismes humanitaires, groupes citoyens) que s’observe une vision plus contextuelle, moins générale et plus localisée du terrorisme comme violence politique. Une approche psychosociale s’intéressant davantage au vécu des gens permet alors de mieux mesurer les impacts du terrorisme ainsi que les manières dont il est perçu.

Globalement, la définition du terrorisme dépend donc du point de vue où l’on se place, des intérêts qui sont en jeu et des raisons qui poussent un groupe ou un individu à commettre un acte de violence contre des personnes ou des biens. D’où, note le sociologue Pradip K. Bose, la difficulté d’obtenir une définition claire du terrorisme : « Les définitions du terrorisme sont controversées pour des raisons autres que les problèmes conceptuels qu’elles posent. Le fait d’étiqueter les actions de “terrorisme” avantage la condamnation des acteurs [et actrices], d’où le fait qu’une définition quelconque reflète généralement un penchant idéologique ou politique[v] ».

Dans les vingt dernières années, de nouveaux acteurs et de nouvelles actrices ont fait leur apparition et elles et ils ont transformé notre manière d’appréhender le terrorisme. Les relations entre les États révèlent une nouvelle façon de combattre la terreur dans un contexte d’insécurité relayé par l’univers des médias. À la différence d’une époque où le terrorisme restait très peu médiatisé, il bénéficie aujourd’hui d’une tribune considérable qui accroit sa force de frappe. Les médias jouent à ce titre un rôle de premier plan dans l’élaboration et la présentation du terrorisme comme évènement spectaculaire relevant de la mise en scène.

Il est difficile d’aboutir à une définition commune du terrorisme pour une autre raison qui tient aux rôles des États. « La manière de définir le terrorisme va varier de manière plus ou moins importante selon le type d’État, selon qu’il s’agit d’un régime autoritaire ou d’une démocratie. De plus, la définition va changer considérablement en fonction de l’expérience passée d’un pays et de sa tradition juridique », précise Mme Campana. L’expérience passée teinte fortement les enjeux de sécurité liés à la menace terroriste et la façon dont les États définissent cette menace réelle ou supposée. Depuis les quinze dernières années, le paradigme du terrorisme s’articule autour des enjeux de sécurité liés aux risques de la radicalisation des individus.

« Après le 11 septembre, il est devenu plus difficile de chercher à comprendre les causes du terrorisme. Il y a eu un barrage idéologique important où chercher à expliquer le phénomène revenait pour certains gouvernements à vouloir l’excuser. Ainsi, il devenait plus facile pour les chercheurs [et chercheuses] de travailler sur le phénomène de la radicalisation que sur le terrorisme. En travaillant sur la radicalisation on n’exclut pas le terrorisme, mais on l’étudie par la bande sans trop se compromettre », explique M Langlois.

Aujourd’hui, le défi revient à parler du terrorisme sans tomber dans une surenchère idéologique : le fait de prendre parti empêche la plupart du temps d’y voir clair, d’où l’importance de prendre en compte la diversité des points de vue afin de mieux comprendre ce phénomène complexe.

Crédit photo: Public Domain Archive

[i] MERARI, A. (016), « Du terrorisme comme stratégie d’insurrection », Histoire du terrorisme de l’antiquité à Daesh, Paris, Fayard, p.35

[ii] DAECH est l’acronyme, en langue arabe, de « État Islamique en Irak et au Levant ».

[iii] http://www.academiedegeopolitiquedeparis.com/echec-sovietique-en-afghani...

[iv] MÉGIE, A. (2010), « La “scène terroriste” : réflexions théoriques autour de l’“ancien” et du “nouveau” terrorisme », Revue canadienne de science politique, V43, n.4, p.997.

[v] BOSE, K. Pradip (2007) « Sécurité, terreur et paradoxe démocratique », Centre for Studies in Social Sciences, N.74, p.26.

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