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Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 2 : Le seuil minimum à l’assaut du marché
Opinions
| par Léandre St-Laurent |

Cet article fait suite à une première partie sur le même sujet. Voir : «Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 1 : La nécessité d’un seuil minimum substantiel»

Le stade où en est le combat visant l’instauration d’un seuil salarial minimum à 15 dollars pour le Québec impose que le discours qui assume cette lutte se restructure, puisque c’est principalement dans le champ médiatique que la conquête des esprits reste à faire. Le salaire minimum est suffisamment ancré dans les pratiques économiques du Québec pour qu’il constitue un acquis historique inattaquable. Ainsi, le problème que rencontre la campagne pour le salaire minimum à 15 dollars ne se trouve ni dans l’existence même d’un tel seuil, ni dans les principes humanistes qui justifient le salaire minimum, mais plutôt dans l’aspect pratique d’une augmentation du salaire minimum au seuil de 15 $. Par-delà l’aspect moral de la question, c’est l’enjeu pragmatique de la viabilité économique d’une trop forte augmentation du salaire minimum qui freine l’élan d’une telle campagne. Jusqu’à maintenant, ce sont les tenant·e·s d’une certaine droite économique qui tiennent les rênes de l’argumentaire dominant sur le salaire minimum. Bien que principiellement louable, un tel seuil pour le salaire minimum est encore perçu au Québec comme une lubie dangereuse. Une chimère pour le marché du travail.

C’est que l’époque actuelle impose férocement le fait économique. Démontrer qu’un manque du marché quant à la satisfaction de certains besoins vitaux existe n’est malheureusement pas suffisant pour qu’une quelconque tentative de solution soit jugée recevable par les tenant·e·s de l’idéologie officieuse. Le discours ambiant exige de toute mesure qui tente de régler ce genre de problème – ici l’augmentation substantielle du salaire minimum-  qu’elle soit cohérente avec la façon dont le système économique actuel est configuré. Après tout, 15 dollars n’est qu’un chiffre, en phase symboliquement avec la campagne entamée aux États-Unis. Il vise à imposer un seuil qui réduise l’écart entre l’échelon salarial le plus bas et l’échelon moyen, et, par le fait même, qui assure une meilleure qualité de vie pour les personnes à faible revenu. Dans notre contexte, relever de la sorte le salaire minimum semble a priori remplir cet objectif, en assurant un salaire annuel décent. En imposant un revenu annuel (brut) minimum d’environ 28 800 $, cet acte assurerait pour tous un écart raisonnable par rapport au Seuil de faible revenu (22 505 $) et à la Mesure du panier de consommation (environ 17 000 $), tout en rendant possible pour tous un salaire viable qui tende à se rapprocher du confort économique. Or, si une augmentation à 15 dollars est à ce point incompatible avec le marché qu’elle le déstabilise suffisamment pour qu’une telle chose ne soit pas possible, et qu’ainsi elle nuise aux conditions de vie des travailleurs et travailleuses du Québec, cette mesure ferait l’inverse de ce qu’elle est sensée accomplir : elle s’attaquerait aux plus démunis, voire à la classe moyenne, du fait de mettre à mal l’économie nationale. Si tel était le cas, l’exigence coûte que coûte de 15 dollars serait stérile. Au-delà des justifications morales, c’est une exigence pratique que le capitalisme contemporain, du moins sous sa forme québécoise, impose.

Une « bombe atomique »

C’est justement sur cet aspect du problème que l’argumentaire de la droite économique séduit. Selon cette droite, une augmentation si prononcée du salaire minimum constitue une telle contradiction avec le développement actuel de l’économie québécoise qu’elle mettrait une foule d’acteurs économiques, principalement les gestionnaires d’entreprise, dans une situation si délicate qu’elles et ils seraient « forcé·e·s », rationalité économique oblige, à faire des choix difficiles qui plomberaient le marché national. Les opposant·e·s à la mesure n’y vont absolument pas de main morte pour férir ce clou, jusqu’à ce qu’il s’enfonce définitivement dans la conscience collective. L’économiste Pierre Fortin parle du salaire minimum comme d’une véritable « bombe atomique » pour le Québec (1). Suivant la métaphore, une telle transformation dans l’octroi du salaire minimum rayerait de la carte québécoise tout habitus autorégulateur qui rend viable le marché du travail. Depuis des mois, du journal Les Affaires en passant par L’actualité, divers économistes de tendance plus ou moins néolibérale investissent les journaux et revues d’intérêt général pour nous faire part de leur documentation de cette fameuse « bombe atomique ». Il y a plusieurs mois, dans les pages du Journal de Montréal, Geloso, en reprenant entre autres les thèses des économistes Neumark et Wascher, concoctait un dossier de six articles sur les méfaits de cette mesure (2).

Bien qu’il ne s’agisse pas ici d’analyser dans ses moindres détails cette myriade d’arguments déployée contre le mouvement en faveur du salaire minimum à 15 dollars, il est néanmoins possible d’en cerner les principaux points d’ancrage. Nous pouvons les ranger sous trois angles. Premièrement, un seuil trop élevé du salaire minimum favoriserait le décrochage scolaire du fait de proposer des avenues économiquement satisfaisantes qui ne nécessitent pas les sacrifices imposés par un long parcours académique. C’est notamment la position de Fortin. Deuxièmement, les producteurs et productrices de biens et les fournisseurs et fournisseuses de services, à la suite d’une telle augmentation, vont écouler leur produit à un prix plus élevé qu’auparavant afin de compenser les pertes occasionnées par la hausse à 15 $, ce qui, par l’augmentation inflationniste de l’Indice du prix à la consommation (IPC), viendrait annuler les effets bénéfiques de l’augmentation salariale et nuirait à l’ensemble des consommateurs et consommatrices qui paieraient désormais plus cher les biens et services qu’ils achètent. Troisièmement, point le plus marquant, plusieurs entreprises, du fait d’être maintenant aux prises avec un coût d’intrants (3) plus élevé – le ou la salarié·e étant ici un·e intrant·e –, vont couper dans les postes qu’elles offrent. Pour maint·e·s travailleurs et travailleuses, l’augmentation du salaire minimum les mettrait dans une situation pire que la précarité initiale : elles et ils seraient littéralement en situation de chômage!

En ce qui concerne le décrochage scolaire, ne nous attardons pas trop sur le sujet. Cet argumentaire semble se baser sur une anticipation assez aléatoire des comportements économiques de la jeunesse québécoise, et, surtout, il surévalue les avantages d’un salaire minimum à 15 dollars l’heure : ce taux horaire n’est pas non plus une panacée, pas au point, du moins, qu’il soit rationnel pour beaucoup de se contenter d’un diplôme d’études secondaire. Plus profondément, quand bien même ce constat serait vrai, le problème ne serait pas ici le montant du salaire minimum, mais plutôt le rôle que l’éducation joue dans une société malade au point où certains jugeraient rationnel de troquer  leurs études supérieures et leur formation citoyenne pour un salaire de 15 dollars l’heure.

La force de la position des opposant·e·s à l’augmentation salariale souhaitée se trouve plutôt dans l’explication de l’impact délétère de cette augmentation sur certains mécanismes du marché, impact qui occasionnerait une diminution de l’emploi et une hausse du coût de la vie. Nier que ces phénomènes économiques existent ne les fera pas pour autant disparaître, et tenter d’expliquer qu’une telle hausse n’aurait aucun impact économique négatif, et que tout irait mieux dans le meilleur des mondes ne constitue pas une posture adéquate pour convaincre quiconque qui, inquiet·ète de son propre sort économique, pourrait trouver crédibles les arguments actuellement mobilisés par la droite néolibérale. Il faut donc prendre ces arguments au sérieux, et les contrer méthodiquement, un peu comme le faisait récemment Simon-Tremblay Pépin de l’IRIS, et maintenant de QS, en débat chez Mario Dumont contre le porte-parole économique du PQ, Alain Therrien (4).

Pour cerner en quoi ces deux critiques mettent le doigt sur une certaine réalité économique, il est primordial de comprendre que ce même type d’argument peut être utilisé contre l’existence même du salaire minimum. En fait, à une époque où un aucun seuil n’existait – pour le Québec, cette période va jusqu’en 1937 (5) –, le salaire minimum a toujours été vu comme un désastre économique pour les marchés capitalistes modernes, en remettant en cause le moteur de son développement économique : l’accumulation du capital par la classe dirigeante. Des économistes contemporains comme Milton Friedman ont, dans la deuxième moitié du XXe siècle, réactualisé, dans le monde des idées, la délégitimation de la conception même d’un salaire minimum de base. Pour Friedman, un seuil minimal, au contraire de la bonne volonté qui le justifie, accroît la pauvreté. À un taux obligatoire donné, le patronat emploiera toujours moins de travailleurs et travailleuses qu’à un taux plus bas qu’il se fixerait lui-même. Sont ainsi condamné·e·s au chômage les plus pauvres, c’est-à-dire « précisément [celles et] ceux qui peuvent le moins se permettre de renoncer au revenu qui leur était auparavant assuré (6) ». Voici une description qui rappelle les désastres de la fameuse « bombe atomique » décriée par Fortin. Les arguments actuels de la droite économique québécoise contre une hausse du salaire minimum à 15 dollars, si on pousse leur logique à leur juste aboutissement, permettent de justifier l’abolition du salaire minimum. De façon charitable, ce n’est pas tout à fait la position des commentateurs et commentatrices québécois·e·s qui s’opposent à une telle augmentation salariale. Pour elles et eux, un argumentaire à la Friedman n’a de valeur que lorsque le salaire minimum augmente trop intensément. C’est notamment la position de Geloso, qui considère que l’impact de l’augmentation du salaire minimum sur l’emploi n’est  pas linéaire, mais qu’il augmente par sauts drastiques une fois que le salaire a dépassé le seuil compatible avec un marché du travail donné.  Une fois ce seuil atteint, c’est toutefois la même logique argumentative qui est en jeu.

Ce qu’il faut comprendre ici est que qu’il s’agisse de sa nature même ou de l’ampleur qu’elle peut prendre, la notion de salaire minimum fait violence à la façon dont le marché capitaliste se dote de ses propres règles de fonctionnement. Le salaire minimum a toujours été une mesure révolutionnaire qui vise à établir des règles du jeu interdisant aux acteurs économiques de s’enrichir selon certaines pratiques jugées odieuses. Ici, la pratique odieuse qui est contrainte est celle qui correspond à la volonté usuelle des détenteurs et détentrices des moyens de production (ou les personnes qui en ont la charge) de réduire à tout prix le coût de leurs intrant·e·s pour augmenter le profit d’une production donnée: selon les règles que nous nous donnons en société, cette réduction des coûts ne pourra jamais s’imposer au prix d’un bien-être humain fondamental. Il s’agit d’imposer dans le marché une organisation élémentaire de la répartition des ressources au sein de l’entreprise. En ce sens, le salaire minimum nuit au capital, ou, du moins, empêche le capital qu’il assure lui-même la redistribution des ressources. Nier qu’il le fait, c’est nier l’objectif même du salaire minimum. Dans le cas qui nous occupe, la question n’est pas de savoir si l’augmentation du salaire minimum va occasionner des maux économiques pour la circulation du capital (c’est son but), mais si ces maux vont faire mal ou non aux travailleurs et travailleuses. Si tel est le cas, il est primordial de définir les mesures qui peuvent être adoptées afin que la hausse du salaire minimum favorise réellement le développement sain de la vie des salarié·e·s du plus bas échelon, et non pas qu’elle déstabilise le marché de façon à leur nuire.

Une réalité tout en nuances

Pour savoir si certaines mesures correctrices doivent accompagner l’hypothétique augmentation du salaire minimum à 15 dollars, il importe de dresser un portrait adéquat des potentiels effets économiques indésirables qu’implique une telle hausse. Comme nous l’avons vu, l’objection principale est double : une augmentation du chômage et une hausse du coût de la vie. Si l’on se base sur un modèle économique d’un marché pur où l’offre et la demande tendent à s’équilibrer – ce qui exclut l’existence d’interventions publiques dans le marché venant affecter les lois de l’offre et la demande – une hausse significative du salaire minimum viendrait évidemment nuire de façon importante à l’emploi et à la consommation. Voir le problème sous cet angle est problématique. Le marché pur n’est qu’une vue de l’esprit analytique qui permet de répondre à certains problèmes circonscrits. Le marché du travail réel est beaucoup plus complexe. Comme le rappelait récemment l’économiste Alan Manning dans le Foreign Affairs (7), lorsque l’on introduit des variables issues de l’empirie qui ne relèvent pas du strict échange de marchandises, nous nous rendons compte que le travail ne circule pas aussi facilement que ne le laissent supposer les modèles de pure compétition; des modèles construits avec plus de finesse nous mènent à adopter un regard économique plus complexe qui prend en compte un plus grand nombre de variables comme, par exemple, celles relatives au rôle attractif que jouent les salaires plus élevés pour les travailleurs et travailleuses, venant ainsi augmenter l’offre de main d’œuvre, ou la corrélation entre salaire plus élevé et plus grand pouvoir d’achat. Lorsque l’on confronte plusieurs modèles théoriques, ce qui nous permet de rendre compte d’un plus grand nombre de variables, nous sommes forcé·e·s de reconnaître qu’une augmentation du salaire minimum, même substantielle, ne mène pas nécessairement à des impacts néfastes très prononcés pour le marché national, bien que le chiffre d’affaire de certaines firmes ou PME puisse s’en trouver réduit.

Comme l’affirme Manning, et comme l’affirme à peu près tout économiste qui ne voue pas un culte exagéré à l’orthodoxie du marché libéral, l’enjeu du salaire minimum n’est pas son existence elle-même, mais le seuil critique à partir duquel le montant d’un salaire minimum peut devenir problématique, et ne se borne pas non plus à une relation fondamentalement linéaire entre augmentation du salaire minimum et calamités économiques. Tout dépendamment d’un seuil donné selon un contexte économique particulier, il n’y a pas nécessairement de lien de cause à effet drastique entre une telle augmentation et la hausse du chômage et/ou l’augmentation du prix des biens et services. En ce sens, la position de Geloso, qui, comme mentionné plus haut, parle d’une relation économique non-linéaire, est plus nuancée que celle de Pierre Fortin avec sa « bombe atomique ». En fait, si l’expression de Fortin vise à imager une situation plus nuancée qu’une relation radicalement linéaire entre salaire minimum et variables mentionnées, la métaphore manque sa cible; soit la métaphore est commise par erreur, et est inadéquate, véritable ineptie conceptuelle, soit Fortin en fait un usage démagogique (peut-être idéologique?). La question est donc de savoir si le seuil de 15 $, lorsqu’il est considéré à l’extérieur d’un modèle théorique de pure compétition, représenterait une calamité assez grande pour l’économie québécoise pour que la drôle de métaphore de Fortin soit appropriée.

Il y a peu, la Banque du Canada produisait une étude selon un modèle d’analyse équilibré, visant à anticiper, à l’échelle canadienne, l’impact des augmentations du salaire minimum annoncées par les provinces pour une période s’échelonnant jusqu’en 2019 (8), projections qui rendent compte de l’augmentation à 15 dollars pour l’Ontario et l’Alberta (9). Les prédictions vont comme suit : une perte de 60 000 emplois dans l’ensemble du Canada, et une inflation de 0,1% selon l’IPC. En quoi alors le cri de terreur lancé par certains orthodoxes du marché est-il justifié? L’impact net du salaire à 15 $ sur le coût de la vie apparaît comme plutôt modeste, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une augmentation salariale globale de 0,7% (salaires agrégés) (10). Pas non plus de désert (nucléaire!) de l’emploi: 60 000 emplois perdus pour une population de 37 millions de personnes (dont une vingtaine de millions sont en âge de travailler pour un nombre très légèrement en deçà en ce qui concerne la population active) reste un nombre marginal. Ce nombre se situe plutôt dans les normes de ce que la Banque du Canada observe par trimestre pour le même genre d’exercice, c’est-à-dire entre 30 000 et 140 000 emplois perdus (11). Ces données pourraient se trouver transformées si l’on considère que Dough Ford, nouvellement élu à la tête du gouvernement ontarien, refuse d’hausser le salaire minimum de 14 $ à 15 $.

Bien évidemment, si le Québec augmentait son seuil à 15 $, le portrait global changerait. Les effets de l’augmentation pourraient même prendre la forme d’un problème si l’analyse sortait d’un cadre pancanadien pour se concentrer uniquement sur les États provinciaux qui ont imposé les plus fortes augmentations du salaire minimum. À cet égard, on peut s’attendre à des effets plus prononcés dans le marché national de l’Ontario et de l’Alberta que dans le reste du Canada, et de façon similaire dans le marché d’un Québec hypothétique où le salaire minimum serait statué à 15 $ l’heure. Ce portrait de l’augmentation salariale a cela d’intéressant qu’il faut beaucoup de détails et de nuances pour réussir à déceler une quelconque catastrophe économique imminente. Ces prévisions statistiques offrent des résultats si modestes que, pour constater un désastre économique pour le Québec, il faudrait absolument qu’il existe  un écart immense entre les capacités de l’économie québécoise à assumer les contrecoups d’une augmentation du salaire minimum et les capacités de celles des autres provinces. Est-il raisonnable de penser qu’un tel écart existe? De penser que l’Ontario se trouverait avec des niveaux d’activité économique pratiquement inchangés tandis que le Québec sombrerait dans la déchéance collective? Peut-on sérieusement envisager l’apocalypse sans avoir recours à la démagogie ou à une idéologie dans laquelle le marché capitaliste fait office de cantique religieux? Si la réponse est non, et que ce « non » prend forme dans le discours public, un double exploit serait accompli. Non seulement la valorisation d’un seuil humaniste minimal réussirait, grâce au travail de ses défenseurs et défenderesses, à devenir de plus en plus concret, mais serait également démontrée la compatibilité d’un salaire minimum à 15 dollars avec le marché du travail québécois. D’une pierre deux coups.

L’intervention publique à la rescousse

Reste un dernier point d’achoppement. Les pertes d’emploi auraient beau être modestes, il n’en demeure pas moins qu’il pourrait y avoir diminution de l’emploi. Une  vie altérée par la perte de revenu en est toujours une de trop. En ces termes concrets, l’objection est tout à fait recevable. Elle constitue en fait la réaction normale de tout individu qui aime son peuple. Il faut absolument que ceux et celles qui luttent pour le salaire à 15 $ puissent y répondre. Ceci nous force à sortir du salaire minimum comme strict enjeu du corporatisme syndical pour prendre à bras le corps le problème global du salariat. Comme le salaire minimum s’inscrit dans une vision du monde où les milieux de travail sont organisés de façon humaine, il devient essentiel, si l’on veut respecter ce regard sur le monde, de se doter de mécanismes qui assurent le respect de cette échelle humaine pour les situations où le salaire minimum à lui seul a pour conséquences des effets indirects mettant à mal le bien-être de certain·e·s travailleurs et travailleuses. Pour ce type de scénario, il est crucial que le monde syndical tout comme les partis politique défendant ce type de mesure s’assurent d’avoir en main la documentation de ces mécanismes correctifs. Pour s’assurer que le salaire minimum joue bel et bien son rôle  (améliorer la vie des gens), nous pouvons, par exemple, nous imaginer que l’État québécois alloue une enveloppe budgétaire à certaines PME (ou  autres organisations dont les ressources servent avant tout à faire fonctionner leurs propres structures plutôt qu’à l’accumulation du capital) dont les revenus sont insuffisants pour assumer une augmentation trop importante du salaire minimum (12). Une telle mesure permettrait d’amoindrir l’effet néfaste des quelques emplois perdus.

En ce qui concerne la crainte d’une hausse – modeste, rappelons-le – du coût de la vie qui viendrait annuler les effets de l’augmentation salariale, nous pourrions faire comme l’Ontario et indexer le salaire minimum à l’inflation (13), plutôt que de se contenter, comme on le fait au Québec, d’une réévaluation saisonnière d’un seuil acceptable par le gouvernement selon la masse salariale moyenne, évaluation vulnérable aux aléas des conflits de l’arène politique et du point de vue du parti au pouvoir. Ceci impliquerait de revoir la forme que prend actuellement le régime de la Loi sur les normes du travail (14). Avec un tel dispositif, écouler les marchandises à un prix plus élevé ne constituerait donc plus une stratégie adéquate pour les firmes qui visent à pallier les pertes occasionnées par l’augmentation salariale. Vendre de façon répétée et répandue un bien ou un service à un prix plus élevé impliquerait de payer ultérieurement un salaire minimum plus élevé.

Saisir l’enjeu du salaire minimum en ces termes implique le refus de considérer le minimum de salaire comme un conflit strictement sectoriel. Il constitue un projet politique majeur qui ne concerne pas seulement les plus bas·ses salarié·e·s. Si la campagne pour un salaire minimum à 15 dollars se veut efficace, elle se doit d’entraîner avec elle une foule d’acteurs de la société civile dans un mouvement d’envergure. Avec en tête les mécanismes corrigeant les maux involontaires d’une hausse prononcée du salaire minimum, un front commun entre centrales syndicales, PME et OSBL demandant une intervention directe de l’État devient envisageable. Un tel front suppose que le syndicalisme québécois s’active au-delà du corporatisme ordinaire qui organise ses activités quotidiennes, pour assumer un syndicalisme politique et combatif. Du côté de l’État, une politique cohérente sur le salaire minimum entraîne nécessairement une remise en cause de ce qui se fait politiquement depuis les dernières décennies. Organiser le travail de façon humaniste ne peut se faire dans une économie capitaliste laissée à elle-même. L’État doit assumer son rôle d’acteur économique à titre d’égalisateur des conditions sociales, et non pas de simple arbitre (15). On ne peut pas vouloir une politique décente du salaire minimum et en même temps souhaiter que les pouvoirs publics se désinvestissent lentement de leur rôle, que l’État social soit subtilement démantelé, et que le calcul froid de l’austérité budgétaire frigorifie toute forme de dynamisme dans la fonction publique.

 Le néolibéralisme ou l’humain. À nous de choisir.

Crédit photo: The All-Nite images

(1) Radio-Canada. 17 octobre 2016. « Le salaire minimum à 15 $, “ une bombe atomique”, selon Pierre Fortin ». Radio-Canada.

(2) Vincent Geloso. 4 mai 2016. « Le salaire minimum à 15 $ : Comment faire mal aux pauvres (Partie 1 : les effets sur l’emploi) ». Le Journal de Montréal. … et ses suites.

(3) Intrants : « (…) les biens et services qui servent à la production d’autres biens ou services. » Dans Daron Acemoglu, David Laibson & John A. List. Microéconomie. Montréal : Pearson ERPI, 2016, p.79-80

(4) TVA Nouvelles. (27 avril 2018). Le PQ et QS croisent le fer sur le thème de l’économie. (Vidéo en ligne). Repéré à http://www.tvanouvelles.ca/2018/04/27/le-pq-et-qs-croisent-le-fer-sur-le....

(5) Denis Ledoux. (Automne 2010). L’histoire du salaire minimum au Québec (Volume 7, no.1). Regards sur le travail.

 https://www.travail.gouv.qc.ca/fileadmin/fichiers/Documents/regards_trav...

(6) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France: Flammarion, 2010, p.226

(7) Alan Manning. « The Truth about the Minimum Wage: Neither Job Killer Nor Cure-All ». Foreign Affairs. Volume 97, no.1. Janvier-Février 2018.

(8) Dany Brouillette, Calista Cheung, Daniel Gao & Olivier Gervais. The Impacts of Minimum Wage Increases on the Canadian Economy, Note analytique du personnel. Ottawa: Banque du Canada, 2017.

(9) Les décisions publiques du Québec ont rapidement bougé depuis. Au moment de l’étude, la hausse à 12 $ l’heure pour le Québec n’était pas encore anticipée.

(10) Ibid., p.4-5

(11) Ibid., p.1

(12) Ce type d’aide de l’État pour les PME fait déjà parti des affaires courantes de nos institutions, avec notamment Investissement Québec.

(13) Radio-Canada. 6 novembre 2014. « Le salaire minimum sera indexé au coût de la vie en Ontario ». Radio-Canada.

(14) Denis Ledoux. L’histoire du salaire minimum au Québec.

(15) Bien évidemment, l’État-providence existe encore au Québec. Il est même fort. La direction prise par les pouvoirs publics ces dernières années entraînent toutefois une remise en cause, ou du moins une délégitimation, d’une certaine façon de faire intervenir cet État social dans la société, ces capacités de stratification sociale s’en trouvant réduites.

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