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Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart
Analyses
| par Jacques Simon |

Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n'existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.

Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le troisième article de cette série.

La Russie est de ces pays que l’on ne peut guère rater en regardant une carte. Véritable pays-continent, elle joint l’Europe de l’Est aux côtes pacifiques de l’Asie. À elle seule, elle lie d’un voisin commun la Norvège et la Corée du Nord, deux pays dont les capitales sont pourtant éloignées de presque 7500 kilomètres.

Avec une telle superficie, la Russie ne peut être qu’intéressante par sa politique extérieure. Il se trouve que celle-ci est bien différente en 2017 comparée à celle du lendemain de la révolution de 1917. À l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir des bolchéviques, il est intéressant de comparer cette politique et de voir en quoi elle a évolué.

Deux positions différentes

Pour comprendre la source de la différence entre la politique étrangère de Lénine et celle de Poutine, il faut contextualiser la Russie dans l’ordre mondial des deux époques.

En 1917, la Première Guerre mondiale fait rage, conflit auquel participe la Russie. Malgré le revers porté au plan Schlieffen (qui visait à concentrer la force pour vaincre le front de l’Ouest avant de se retourner contre la Russie) du Reich, l’armée allemande avance bien sur son flanc est, et prend la ville de Riga, qui se trouve à moins de 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg[1]. L’empire russe se trouve donc dans une situation relativement précaire lorsque les bolchéviques prennent le pouvoir, d’autant plus que les forces militaires ont été surmenées par le gouvernement tsariste. Celles-ci espéraient donc voir leurs conditions de vie s’améliorer avec le nouveau régime, à l’image de la majorité de la population, épuisée par les efforts de guerre.

 Au-delà des conditions spécifiques à 1917, la politique étrangère russe du gouvernement soviétique est aussi dictée par le caractère éminemment politique de la révolution. Les marxistes soutiennent en effet que leur philosophie est « scientifique ». Guidé·e·s par le matérialisme-dialectique, qu’elles et ils appliquent à toutes leurs sphères d’analyse, les théoricien·ne·s de cette mouvance politique entendent prédire, du moins dans ses grandes lignes, l’Histoire[2]. Celle-ci est, selon elles et eux, propulsée par la lutte des classes qui s’organise autour des moyens de production. Ainsi, le développement de la société humaine est divisible en plusieurs grandes phases qui sont séparées par le renversement d’une classe dominante par une classe dominée. L’ère féodale donne ainsi lieu à la société bourgeoise par le biais de révolutions du même type que celle de la France en 1789; ces nouvelles sociétés capitalistes aboutissent à un soulèvement prolétaire qui forme une société socialiste, elle-même étape de transition vers le communisme intégral où l’État est absent.

Or, il se trouve que la Russie d’Octobre 1917 n’a connu sa « révolution bourgeoise » qu’en février de la même année. Elle n’a donc pas eu le temps de se forger un prolétariat comme celui qui se trouve en Europe de l’Ouest au même moment. Comme l’explique Jerzy Borzecki, spécialiste de l’histoire russe interviewé par L’Esprit Libre : « selon l’idéologie marxiste, la Russie, qui était alors un pays majoritairement agraire, n’était pas prête pour le communisme. À l’inverse, l’Occident industrialisé l’était ». En effet, à son époque, Marx avait prédit que la révolution ouvrière aurait lieu en Allemagne ou en Angleterre, deux pays qui forment le berceau du capitalisme moderne.

Ainsi, contrairement à la doctrine du « socialisme dans un seul pays » qui deviendra en vogue sous Staline, les premiers et premières bolchéviques sont cruellement conscient·e·s du caractère potentiellement éphémère de leur révolution. Toutefois, puisque leur analyse est scientifique, elles et ils sont certain·e·s que les pays industrialisés connaîtront, à leur tour, un soulèvement du même type qui placera la classe ouvrière comme classe dirigeante. Leur but premier, en termes de politique étrangère, est donc de conserver la flamme révolutionnaire russe jusqu’au moment où un pays industrialisé basculera vers le socialisme et pourra leur venir en aide. Lénine et ses camarades sont donc dans une logique de protection plutôt que d’expansion en 1917.

Poutine, lui, se retrouve dans la situation inverse. En effet, au lieu de se contenter de conserver son emprise sur la Russie, il souhaite visiblement étendre son cercle d’influence vers l’Ouest. Beaucoup  soulignent son admiration pour le passé expansionniste de la Russie[3]. Au cœur de la guerre froide, en effet, quiconque dirigeait Moscou dirigeait aussi, en large partie, le reste des républiques socialistes soviétiques qui formaient l’URSS et avait une large influence sur le reste du monde à travers des réseaux tels que le Komintern, le pacte de Varsovie, et d’autres liaisons qui unissaient les tendances communistes du monde entier.

Cette emprise globale semble manquer à Poutine, qui voudrait redonner à la Russie une envergure mondiale. « Poutine veut que la Russie redevienne une superpuissance, et il semble que la seule façon qu’il ait trouvé pour y arriver soit d’exhiber sa puissance militaire », explique Borzecki.

Lénine et Poutine se retrouvent donc dans deux situations opposées par rapport à leur politique étrangère. Le premier avait surtout pour objectif d’asseoir sa dominance à l’interne, à un moment où son pouvoir était contesté par les forces de l’armée blanche. À l’inverse, il n’existe aucune force interne qui représente un danger crédible pour le président russe. Poutine est donc dans une logique qu’on peut qualifier « d’expansive », et basée sur « le passé soviétique » du pays, selon Borzecki.

Dans les faits

Cet antagonisme idéologique entre Poutine et Lénine se traduit par une différence notée entre leurs politiques étrangères respectives. Au lendemain de la révolution d’Octobre, le régime bolchévique est dans une situation on ne peut plus précaire : la guerre mondiale à l’est, la guerre civile à l’interne (dont l’opposition est soutenue par bon nombre de pays occidentaux, dont le Canada[4]), et les regards ennemis de la bourgeoisie internationale, forment un contexte peu favorable à l’expérience socialiste qui débute. Apparaît alors une série de mesures appelées le « communisme de guerre ». « Improvisé pour faire face aux nécessités urgentes de la guerre civile […], il était caractérisé par la plus extrême centralisation du contrôle étatique sur tous les aspects de la vie sociale[5]». Lénine se concentre quasi uniquement sur les questions internes, limitant sa politique extérieure à une simple défense du territoire russe contre l’ennemi.

C’est d’ailleurs avec cet ennemi qu’il va ordonner la signature du traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918. Cette ratification donne fin à la participation russe dans la Grande Guerre. En échange de la paix, la Russie perd une partie importante de son territoire : l’ouest du pays, où se trouvent des terres riches en matières premières, est cédé à la Triple alliance (soit l’Italie, l’Allemagne et l’empire austro-hongrois). Selon Richard Pipes, conseillé pour Reagan en matière d’Europe de l’Est, Lénine « a plaidé pour la ratification de cette paix humiliante, absolument nécessaire pour la survie du nouveau régime[6]».

Cette politique des premières heures du bolchévisme est typique des régimes en péril : la politique extérieure est reléguée au second rang au profit de la politique interne. Poutine, à l’inverse de Lénine, n’est pas confronté à cette situation. Il peut donc se permettre d’oser des politiques expansionnistes.

Comme exemple marquant de l’expansionnisme russe actuel, la crise ukrainienne, toujours pas résolue, est un cas d’école. Borzecki souligne l’importance de l’analyse historique dans le cas de la Crimée, péninsule annexée par Poutine en 2014. « C’est Catherine II qui a conquis ce territoire à la fin du XVIIIème siècle, avant qu’il ne soit arbitrairement rattaché à l’Ukraine par [l’ex-premier secrétaire de l’URSS, Nikita] Khrouchtchev en 1954, rappelle-t-il. La plupart des Russes pensent réellement que ni la Crimée, ni l’est de l’Ukraine n’auraient dû être séparées de la Russie ». La politique de Moscou est donc issue d’une double analyse : d’une part, elle permet de reprendre un territoire qui, selon la Russie, lui revient de droit, et d’autre part, elle assure au gouvernement un « niveau élevé de soutien populaire ».

Le même genre de raisonnement explique la position russe dans le cadre du conflit syrien. Sur ce champ, en effet, Poutine place régulièrement des bâtons dans les roues de l’Occident, s’alliant avec le pouvoir chiite d’Assad, et défiant ouvertement la coalition internationale. « Les objectifs mis en avant par M. Vladimir Poutine [sont] formulés comme un défi aux États-Unis et à leurs alliés occidentaux », explique Jacques Levesque dans Le Monde diplomatique. Et pour cause : le président russe souhaite, par son engagement au Moyen-Orient, « démontrer que la Russie [est] pour les États-Unis et l’Europe un partenaire d’une puissance certes inférieure à la leur, mais désormais décisive; et qu’on ne [peut] résoudre les grands problèmes internationaux que par des compromis où ses intérêts seraient pris en compte[7] ».

Russie d’avant, Russie maintenant

Il y a une différence fondamentale entre la position russe de 1917 et celle de 2017 : la légitimité du pouvoir. Si Lénine visait à consolider son emprise sur la scène politique du pays et était contesté en son approche par des forces armées, Poutine n’a que très peu d’ennemis crédibles à l’interne. En termes de politique étrangère, l’impact est important. Le régime bolchévique devait prioriser sa survie et ne pouvait se tourner vers l’extérieur. À l’inverse, le pouvoir russe d’aujourd’hui peut aisément se permettre d’employer la force pour accroître son influence mondiale. Au gré des conflits géopolitiques mondiaux, Poutine vise à accroître le rayonnement de son pays dans le but de lui redonner son envergure perdue après l’effondrement du bloc soviétique en 1991.

CRÉDIT PHOTO: Global Panorama

[1]                     Saint-Pétersbourg est, à ce moment, la capitale russe. Moscou prendra ce rôle plus tard, puisque la ville se trouve plus à l’intérieur des terres et abrite le Kremlin, bâtiment qui pouvait loger le gouvernement. 

[2]                     Woods, A., 2016, « What is Historical Materialism ? », In Defense of Marxism, Repéré à :

                https://www.marxist.com/an-introduction-to-historical-materialism.htm

[3]                     Malachenko, A., novembre 2015, « Le pari syrien de Moscou, » Le Monde diplomatique. Repéré à :

                http://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/MALACHENKO/54174

[4]                     Laughton, R., 2012, « The First Cold War : CEF Soldiers in Siberia and North Russia ».

[5]                     Avrich, P., 1976, « La tragédie de Cronstadt », édition imprimée.

[6]                     Pipes, R., 1995, « A concise history of the Russian revolution », édition imprimée.

[7]                     Levesque, J., novembre 2016, « Quitte ou double de la Russie à Alep », Le Monde diplomatique. Repéré à:  http://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/LEVESQUE/56792

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