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Langues autochtones : lutter contre une assimilation subtile
Entrevues
| par Any-Pier Dionne |

L’Esprit libre a rencontré Mary-Jane Hannaburg, membre de la communauté mohawk et impliquée au Centre de santé de Kanesatake, pour connaître son point de vue sur certains des enjeux linguistiques qui touchent les communautés autochtones au Québec.

Le taux d’unilinguisme chez les Autochtones du Québec ne cesse de diminuer depuis le recensement de 1986, descendant aujourd’hui sous les 15%, y compris dans les communautés où les langues ancestrales sont bien vivantes. Cette situation est la preuve que l’anglais ou le français s’impose de plus en plus dans les communautés autochtones, particulièrement chez les jeunes.

Bien que le bilinguisme facilite grandement les échanges avec la population majoritaire, dans le contexte québécois, le portrait est alarmant : on a observé que lorsque le taux d’unilinguisme en langue ancestrale était inférieur à 10%, la langue n’est souvent plus transmise aux jeunes, qui apprennent le français ou l’anglais uniquement. Cette dynamique, difficile à renverser une fois en marche, risque de creuser un fossé entre les générations (1). Chez les Inuit par exemple, on peut voir des jeunes de vingt ans qui parlent anglais ou français uniquement, incapables de communiquer avec leurs grands-parents qui, eux, ne parlent qu’inuktitut.

De plus, la langue constitue un repère culturel et identitaire crucial. Pour de nombreux Autochtones, parler la langue ancestrale est un pilier identitaire majeur. En la perdant, on perd une pièce centrale de son identité. Lors de la vague de suicides du printemps dernier, on a d’ailleurs soulevé cet enjeu : les jeunes Autochtones qui ne parlent pas la langue de la communauté et ne vivent pas selon le mode de vie traditionnelle ne se sentent ni Autochtones, ni Québécois.

Mary-Jane Hannaburg, du Centre de santé Kanesatake et membre de la communauté mohawk, a accepté de discuter avec nous des enjeux linguistiques qui touchent présentement les communautés autochtones du Québec.

 

Q : Il y a onze nations autochtones au Québec. Malgré les différences, est-ce qu’il y a un sentiment d’unité, ou est-ce qu’on devrait plutôt parler de solidarité?

R : Je pense que c’est un peu des deux. C’est un peu de la solidarité parce qu’on appuie les gens. On parle de l’existence d’unité aussi, mais on n’est pas tous pareils. On est différents dans nos langues, on est différents dans nos cultures, dans nos pratiques, mais on a toujours les mêmes valeurs presque : protéger la Terre Mère, protéger les autres, l’environnement, ça c’est les valeurs premières. Et aussi essayer d’améliorer les standards de vie pour les jeunes qui vivent dans la communauté. Sur plusieurs niveaux on tient à la solidarité, mais à d’autres niveaux on est distincts dans nos cultures, nos pratiques, nos croyances. Même les langues sont différentes. Les cris, c’est le cri, les Mohawks parlent une autre langue – c’est le langage mohawk. Dans ce sens-là c’est différent, mais globalement on se tient parce que nos conditions de vie se ressemblent beaucoup. La pauvreté touche toutes les communautés. L’abus d’alcool, la toxicomanie, les problèmes sociaux, psychosociaux, le manque de travail, le manque de chance d’améliorer les vies aussi, ça se ressemble beaucoup.

Q : Quelle place occupent les enjeux linguistiques dans les revendications autochtones actuelles?

R : Honnêtement, c’est une grosse préoccupation. On parle beaucoup de la langue dans les écoles et pas mal de curriculums sont établis en mettant l’accent sur la langue. Je vais parler plutôt pour ma communauté parce que je connais la situation. J’entends plusieurs préoccupations que la langue va disparaître. Mais notre monde a déjà fait des démarches pour essayer de préserver le langage sur des cassettes audio, créer un site web pour apprendre la langue, des cours. Mais tu peux apprendre le langage, mais si tu ne pratiques pas, si tu n’as pas quelqu’un à qui parler dans la langue, c’est perdu, ce que tu as appris, tu vas vite l’oublier. Quand tu es jeune, que tu es petit, tu as plus de chances de retenir la langue. Et pour la retenir, ça prend de la pratique. L’emphase est mise sur rétablir la langue et essayer d’encourager les jeunes à apprendre le langage.

Je pense que pour un enfant dans une école d’immersion où il va parler juste le mohawk, c’est bien, il va apprendre. Et apprendre pas juste la langue. On enseigne beaucoup de choses dans ces écoles-là : les valeurs, la spiritualité, le respect l’un envers l’autre. Les valeurs et l’identité surtout. Mais le langage aussi ça prend beaucoup, beaucoup, beaucoup d’apprentissage, et pour les jeunes c’est correct, c’est comme des éponges, ils peuvent absorber. Mais quand ils reviennent à la maison, ils parlent anglais, ou bien ils parlent français. C’est beaucoup. Mais c’est important aussi parce que c’est à cet âge-là qu’ils peuvent apprendre rapidement, apprendre vite et apprendre bien. Quand tu es plus vieux, c’est un peu plus difficile, c’est un genre de défi. Mais si le monde veut vraiment le faire, ils vont le faire.

J’en connais beaucoup de la communauté qui ont de la misère à apprendre le français. Donc ils disent : « je ne suis pas obligé de l’apprendre. » Mais c’est nécessaire. Je crois qu’au Québec c’est nécessaire. Mais s’ils ne veulent pas apprendre et qu’ils ne font pas d’efforts pour apprendre, on ne peut pas les forcer. On peut demander, on peut espérer, mais on ne peut pas les forcer. Mais ça les limite. Ici, dans cette province, si tu n’as pas le français, essaie d’avoir un travail à l’extérieur de la communauté. On est entourés de francophones, et si tu veux servir la population publique, on a besoin que tu puisses au moins dialoguer avec le client.

Q : Dans le cadre de la Commission Vérité et réconciliation, on a révélé la réalité des pensionnats autochtones, entre autres le mépris des langues autochtones et le fait qu’on empêchait souvent les jeunes qui étaient amenés de force là-bas de parler leur langue maternelle. Il y avait par exemple une femme qui disait qu’elle parlait sa langue quand elle est arrivée au pensionnat, mais on lui a interdit de la parler et quand elle est rentrée chez elle, elle n’a plus jamais voulu parler sa langue. Quand sa mère lui demandait pourquoi, elle disait qu’elle se faisait frapper quand elle la parlait.

R : Oui. Elle se faisait battre.

Q : Comment les peuples autochtones se réapproprient leurs langues et la fierté de les parler après l’expérience des pensionnats?

R : Ça prend du temps. Ça peut prendre du temps. Il faut comprendre ce qu’il s’est passé et aller revisiter les traumatismes et essayer de rebâtir notre fierté, et comprendre que leur méthode c’était d’essayer d’écraser le monde et de les assimiler. Nous [la génération qui a vécu les pensionnats] on a perdu, on n’a pas eu de chance avec ce qu’il s’est passé, mais vous, vous êtes jeunes, vous avez de la chance, on peut changer l’Histoire, […] le niveau de fierté. Et encourager les jeunes à reprendre l’identité, vraiment l’accepter. Parce que quand tu regardes ce qu’il s’est passé, moi j’essaye de ne pas comparer mais de plutôt référer à ce qu’il s’est passé dans l’holocauste pour les personnes juives. Elles ne voulaient pas s’identifier, elles étaient cachées. Mais tu regardes aujourd’hui, la collectivité, la manière qu’ils [la communauté juive] s’aident entre eux-autres. Ils parlent leur langue et ils lisent des livres. C’est encore écrit ; donc ce n’est pas parti.

Aujourd’hui, les peuples autochtones peuvent se regrouper et s’aider entre eux, dans tous les domaines, que ça soit l’économie, l’éducation, la langue… Aller chercher de l’aide, en parler, de ce qu’il se passe. Et c’est important que l’Histoire parle de pourquoi on est rendus à ce point-là. Qu’est-ce qu’il s’est passé. Parce que ça a été subtil. Quand ils voulaient les exterminer [les Juifs], ils ne l’ont pas caché. Il y avait des pays qui savaient, ce n’était pas caché. C’était un plan direct. Mais pour les Autochtones c’était caché, c’était subtil, c’était fait d’une autre manière, et c’était vraiment discret. Mais c’était avec la même mission, le même but. D’assimiler, d’exterminer.

Q : Les francophones à une certaine époque ont été écrasés par les anglophones, et ensuite pour prendre notre place au Québec, on a imposé le français, sans jamais considérer les Autochtones. L’anglais a un statut semi-officiel à cause de l’Histoire, mais pas les langues autochtones. Qu’est-ce que vous en pensez? Est-ce que les francophones oublient d’où ils sont partis?

R : Oui, c’est une erreur, c’est un manque de respect. Ils voulaient juste [qu’il y ait] les anglophones ou les francophones, comme s’il n’y avait pas d’autres peuples qui existaient. Mais là je pense qu’ils commencent à comprendre qu’on est un peuple distinct. Ils commencent à réaliser qu’on ne s’en va pas. Ils ne nous ont pas assimilés jusqu’au point qu’on est disparus. Peut-être que c’est l’intention encore, mais on est encore ici, il y a encore des gens. Il y en a du monde qui parle ojibwé, oui. Il y a en a du monde qui parle cri. On est là, il faut nous respecter. Nous autres on s’est tassés longtemps, longtemps pour d’autres personnes. Maintenant faites-nous de la place, et essayez de nous donner le respect pis notre dignité, n’imposez pas vos lois et votre langue.

Q : Qu’est-ce que vous pensez des termes utilisés en français et en anglais pour parler des réalités autochtones? Par exemple, pendant la crise d’Oka, les journalistes mélangeaient les termes Warriors, Autochtones, etc. Encore aujourd’hui, pour beaucoup, les Premières Nations, les Inuit, les Autochtones, les Métis, les indigènes, c’est la même chose. Est-ce que c’est quelque chose qui vous dérange?

R : Non, ça ne me dérange pas du tout. Ça c’est des termes pour identifier les gens. Nous on sait qui on est. Moi le terme préféré que j’utilise c’est Premières Nations. Je suis un individu des Premières Nations, je suis une femme de nation mohawk.

Je pense que le gouvernement a une liste qui indique les Premières Nations, mais on est catégorisés avec les lois. On est dans une section, sous-section, et catégoriquement, ça s’applique à ça. Comme les pedigrees, les chiens. Si vous êtes en partie chihuahua ou si t’es en partie… Oui, on est la seule population qui s’identifie par les lois du gouvernement fédéral. Mais je ne dis pas que c’est tout mal, parce qu’il y a une certaine protection là-dedans aussi. C’est vraiment mélangeant, c’est vraiment frustrant de comprendre dans quelle catégorie tu tombes, dans quelle catégorie tu vas être. Il peut y avoir une famille qui a la même mère et le même père mais les frères et sœurs ne sont pas tous pareils catégoriquement. Ça dépend quand tu es venu au monde, en quelle année. Parce que si tes parents sont mariés, et que c’est un couple mixte, si ton père est non-autochtone et que ta mère est autochtone, l’enfant né avant le mariage a le statut complet. Si l’enfant avec les mêmes parents est né après le mariage, c’est une autre catégorie, un autre niveau. Tu es moins Indien. Mais tu as les mêmes parents, tu as les mêmes deux parents. C’est vraiment un pedigree. C’est honteux ce que le gouvernement a fait. Moi si j’étais le gouvernement et que j’essayais d’expliquer ça, je mettrais ma tête dans le sable.

 

(1) http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/Quebec-8Autochtones-droits_lng.htm...épartition_démographique_et_langues_dusage_

CRÉDIT PHOTO: Philippe Clérin

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