Québec
Société
La sécurité privée dans l'espace public, une illusion ?
Analyses
| par Marye-Claude Belzile |

Osheaga 2016 : remise en question de la compétence des agent·e·s de sécurité privée

Le 29 juillet 2016, dans le cadre du festival Osheaga, une festivalière dit avoir été droguée alors qu'elle assistait au concert des Red Hot Chili Peppers. Sans pouvoir comprendre exactement comment cela s'est produit, Mélanie Maxine Doucet, la festivalière en question, a dénoncé entre autres l'incompétence d'une agente de sécurité qui n'aurait pas répondu convenablement à sa plainte non-officielle, dans laquelle elle reprochait aux agent·e·s de ne pas avoir été capables d'empêcher une telle situation ni de lui avoir fourni l'aide adéquate. Bien médiatisé[i], l'événement a suscité mon intérêt quant à la formation des agent·e·s de sécurité travaillant dans les festivals montréalais. Pourquoi une personne affirmant s'être fait droguer n'a-t-elle pas reçu l'aide appropriée? Pourquoi blâmerait-on davantage la sécurité privée que les personnes qui possèdent de la drogue ou celles qui gardent le verre[ii]? J'ai mené une enquête[iii] afin de voir comment s'articulaient les notions de responsabilité et de sécurité dans notre société. Je partais de la prémisse selon laquelle dans toute circonstance où des gens se rassemblent dans un lieu public, la sécurité de chacun·e dépend de plusieurs parties impliquées. Dans le cas des festivals, la sécurité des un·e·s et des autres n'est pas la seule responsabilité des agent·e·s, mais bien de l'organisation du festival (ses conditions d'entrée, le contrat d'achat du billet, la mise en place de personnel formé et adéquat pour réagir devant diverses situations, etc.) et aussi des festivaliers et festivalières, qui doivent veiller à leur propre protection et à celle des autres. Les festivaliers et festivalières doivent aussi se responsabiliser, par exemple en ne possédant pas d'armes ou de drogues et en s'assurant de bien surveiller leurs effets personnels. L'agence de sécurité privée ne peut pas protéger tout le monde de tous les dangers, bien qu'elle s'assure de gérer la foule et de faire entrer sur le site le minimum d'éléments potentiellement dangereux, du selfie stick aux armes et aux drogues.

Ainsi, en juillet et août derniers, j'ai voulu comprendre de quelle manière les agent·e·s auraient pu mieux travailler pour éviter qu'une telle situation se produise. J'ai donc mené une enquête auprès d'agent·e·s de sécurité qui ont l'habitude de travailler dans les festivals d'été de Montréal. Huit ont accepté de répondre à un questionnaire que j'avais composé dans le but de connaître leur formation ainsi que les directives qu'il leur est habituellement demandé de suivre lors de leurs quarts de travail (pour la fouille, la gestion des foules, les cas de violence, etc.). Ce faisant, je me suis rendue compte que personne ne possédait de formation en sécurité privée, qu'elles et ils étaient embauché·e·s à titre d'agent·e·s temporaires. Ce titre s'obtient à la demande, pour ne pas dire « à l'achat » d'un permis temporaire. Les permis temporaires s'obtiennent à la suite une demande déposée au Bureau de la Sécurité privée (BSP), organisme paragouvernemental sous la tutelle du ministère de la Sécurité publique, mais qui est plus ou moins autonome. L'obtention du permis d'agent·e temporaire peut se concrétiser si la personne qui en fait la demande répond à trois critères : 1) elle doit avoir au moins 18 ans, 2) elle doit avoir une promesse d'embauche de la part d'une agence de sécurité en règle (qui est enregistrée auprès du BSP), 3) elle ne doit pas posséder de casier judiciaire et doit être reconnue pour avoir de bonnes mœurs. Si ces conditions d'admission sont remplies, la personne débourse alors 130 $ et peut ensuite simplement pratiquer la fonction d'agent·e de sécurité privée, et ce, rappelons-le, sans aucune formation. Comment se fait-il, alors, que nous fassions autant confiance à la sécurité privée, qui se retrouve partout et de plus en plus dans notre paysage et dans les milieux publics, si plusieurs agent·e·s ne sont en fait que des citoyen·ne·s comme vous et moi, qui ne savent pas plus gérer une foule ni nécessairement venir adéquatement en aide à une personne qui croit avoir été droguée? D'un autre côté toutefois, je me suis demandé pourquoi Mélanie Maxine Doucet[iv], et moi-même qui me posais cette question, nous attendions à une protection quasi infaillible de la part de la sécurité privée? Qu'est-ce qui fait que nous nous déresponsabilisons de notre propre sécurité et que nous croyons que peu importe la situation de risque ou de danger, nous pouvons la remettre entre les mains d'agent·e·s? Dans une entrevue accordée à Global News[v], la jeune femme a déclaré : « J’ai été complètement écartée; on m’a dit qu’elles et ils [les agent·e·s] étaient très occupé·e·s et faisaient de leur mieux, mais ne pouvaient pas saisir tout ce qui se passait la sécurité et que j’aurais peut-être dû mieux surveiller mon verre. Qu’est-ce que j’étais censée faire? Fixer mon verre constamment plutôt que regarder le spectacle? [traduction libre] [vi]» Dans cette déclaration, Mme Doucet semble bien croire que les agent·e·s auraient dû prévenir le mal qu'elle a subi. À la fois, il s'agit d'une certaine déresponsabilisation de la préservation de sa propre sécurité. Je me suis donc intéressée à comprendre quel était le contexte de la montée de la sécurité privée dans le paysage montréalais, comment et pourquoi nous interagissons socialement et individuellement avec cette réalité, et finalement comment le gouvernement répond à l'augmentation de la présence de la sécurité privée dans notre collectivité.

Catastrophisme et privatisation de la sécurité

L'avènement de la sécurité privée est un phénomène qui a pris de l'importance au cours des vingt dernières années et qui a connu une croissance remarquable depuis le début des années 2000, surtout en Amérique du Nord, après la peur instaurée du terrorisme dans les espaces publics, réponse collective aux attentats du 11 septembre 2001[vii]. Les gens demandaient de la protection, les discours catastrophistes se propageaient dans les médias, les aéroports, les lieux publics, si bien et tant que les événements de grande envergure (spectacles, festivals) et les lieux publics tels les métros[viii] et les aéroports, se sont vus obligés, pour être assurables, de déployer sur leur site des agent·e·s de sécurité. Et ce n'était pas la police provinciale ou municipale qui pouvait remplir ce rôle, car elle était d'une part déjà bien occupée à veiller à des dangers d'autre nature et le gouvernement ne pouvait monétairement payer autant de personnel pour répondre à la demande. En peu de temps, sur une dizaine d'années, la sécurité se retrouvait partout, elle était devenue un besoin, voire un droit fondamental. Dans son article Utopias of Power : From Human Security to the Responsability to Protect[ix], la chercheuse en sciences sociales Chowra Makaremi suggère qu’il y a un processus de normalisation dans cette nouvelle vision de la sécurité : « Au cours des deux dernières décennies, un cadre normatif qui détermine l’approche devant des situations d’échec de l’État et qui établit de nouvelles priorités d’intervention a émergé : une vision non-militaire de la sécurité qui déplace le processus de sécurisation dans les environnements social, économique et physique, c’est-à-dire dans “les habitudes de la vie quotidienne”. Le discours de la sécurité humaine en est un d’intervention qui se concentre sur les individus et les populations. Mais il s’applique également à une série de techniques et à un programme d’action qui implique divers acteurs, l’État, l’international, le privé et la société civile, et différents secteurs d’activité […][x]. [traduction libre] »Ainsi, la sécurité privée s'est vue devoir remplir un rôle social dans la population : celui de garantir la conservation individuelle de la notion de « free from fear » (libérer de la peur)[xi], à laquelle les citoyen·ne·s d'aujourd'hui se réclament en droit, en tout lieu, en tout temps. Cette attitude devant la protection personnelle et la garantie de ne pas subir de maux de toutes sortes est tributaire d'une société où l'on se méfie de l'Autre[xii], dès lors que l'on franchit ses frontières, son « chez soi, sa vie privée ». Chacun et chacune s'attend donc, par le contrat social et ses droits fondamentaux, à ce que sa sécurité physique soit assurée dès que le pas vers l'extérieur est franchi. Pourtant, la réalité est qu'une telle protection ne peut être promise, ni par l'État ni par un organisme parapublic ou privé.

Au Québec, c'est depuis 1996 que le gouvernement cherche à institutionnaliser la sécurité privée, une tendance qui s’observe d’abord à travers la création d’un comité consultatif[xiii] sur la question[xiv]. Née de ce comité défunt qui ne porta pas immédiatement fruit, une étude globale sur la question a été menée au cours des années suivantes pour aboutir à la réalisation, en 2003, du Livre blanc : la sécurité privée, partenaire de la sécurité intérieure[xv]. L'État remarquait alors que l'industrie de la sécurité privée commençait à devenir importante et la seule loi encadrant ce milieu datait de 1962. Elle nécessitait donc une profonde réforme aux yeux du gouvernement, qui n'avait alors aucune idée du nombre d'agences, d'agents et d'agentes qui faisaient affaires et pratiquaient dans la province, ni ne connaissait les conditions entourant les pratiques et les parties qui se mêlaient à la sécurité publique. C'est ainsi qu'après le Livre blanc, des consultations publiques et plusieurs années de travail est née la nouvelle Loi sur la sécurité privée (projet de loi 88 adopté en 2006) et le Bureau de la Sécurité privée (2010).

Bien sûr, si le gouvernement québécois désirait assurer la sécurité des gens et institutionnaliser la sécurité privée par l'organisme « Bureau de la Sécurité privée », ses intentions étaient aussi de réglementer une industrie générant des milliards de dollars dans la province, et d'assurer qu'il n'y ait pas d'interactions douteuses entre les agent·e·s de la paix et les agent·e·s privé·e·s. Il s'agissait de pouvoir mieux contrôler le nombre d'agences et de personnes employées, ainsi que d'assurer que les formations adéquates soient données et que personne ne pratique en outrepassant ses droits dans ses fonctions. Si la création du registre des agences et des agent·e·s par le BSP a amené un nombre important d’inscription ainsi qu’une reconnaissance gouvernementale pour les regroupements inscrits, des personnes pratiquent encore aujourd’hui sans permis et sans être enregistrées. La création de la Loi sur la sécurité privée a aussi engendré une lacune liée aux permis temporaires. Selon la loi, si la demande est trop forte et que le besoin (toujours à la discrétion du Bureau et des agences) se fait sentir, l'embauche d'agent·e·s à permis temporaire est acceptée, et ce, sans qu'elles et ils n'aient à suivre de formation. Le permis à 130 $ est valide pour une durée de 120 jours, mais peut être renouvelé indéfiniment selon les besoins de l'agence. La majorité des permis temporaires sont délivrés durant l'été, lors des festivals, alors qu'une foule importante se rassemble dans les lieux publics en plein air. C'est donc quand il y a le plus grand nombre de gens à « surveiller » qu'il y a le plus d'agent·e·s sans formation sur le terrain.

Les lacunes de la sécurité privée et les réponses des parties impliquées

En entrevue téléphonique, monsieur Claude Paul-Hus, directeur du BSP, a répondu à plusieurs questions concernant les permis temporaires et les agent·e·s. Selon lui, aucun·e agent·e ne travaille sans la présence d'un·e superviseur·e à proximité. Les superviseur·e·s seraient tou·te·s des agent·e·s régulières et réguliers possédant une formation de 70 heures, ce que corrobore Alexandra Paré, qui s'occupe des relations avec les médias au ministère de la Sécurité publique du gouvernement du Québec[xvi]. Cependant, une autre lacune se glisse : il n'y a pas de nombre limite d'agent·e·s sous la responsabilité d'un·e superviseur·e, nous confie le directeur. Si cela convient financièrement aux agences, qui embauchent sans avoir à fournir de formation et qui peuvent rapidement rassembler le total de personnel requis pour les événements, il faut quand même convenir qu'il s'agit d'un manquement important pour la sécurité du public. La réalité est que ce qui semble compter dans l'équation est la confiance que la collectivité accorde à la simple présence d'un·e citoyen·ne en uniforme. L'illusion fonctionne et rend possibles des situations où une personne qui croit avoir été droguée espère et désire une protection sans faille de la part des agent·e·s de sécurité. Malgré tout, M. Paul-Hus affirme que ce ne sont ni des intérêts financiers ni la volonté de faciliter l’embauche rapide de personnel qui justifient l’octroi de permis temporaires. On souhaiterait plutôt conserver une flexibilité lors d'événements spéciaux, où, par exemple, en cas de catastrophe naturelle, un nombre considérable d'agent·e·s peut être nécessaire en un cours laps de temps. Il m'assure toutefois que la question de la formation sera remise à l'ordre du jour lors de prochaines réunions du comité de gestion du BSP. De son côté, Mme Paré remet la responsabilité des actions des agent·e·s à permis temporaire aux superviseur·e·s et la sécurité du public entre les mains de l'organisation des événements (dans le cas des festivals et spectacles) : « Il appartient à l’organisat[ion] d’un événement d’assurer la sécurité des participant[·e·]s en fonction du risque que présente son événement. À ce titre, l’organisat[ion] peut formuler ses exigences à l’agence de sécurité ou retenir, au besoin, les services d’un organisme spécialisé en secourisme comme c’est souvent le cas lors d’événements d’envergure. »

Par ailleurs, les agent·e·s qui ont répondu à mes questions ont aussi soulevé des points non négligeables quant aux conditions parfois discutables dans lesquelles elles et ils sont contraint·e·s de travailler : quarts de travail dépassant douze, voire quinze heures d'affilée, au grand soleil ou par grand froid, sans pause, plusieurs jours en continu  entrecoupés de brèves nuits de sommeil d'à peine trois, voire quatre heures. Dans de telles conditions, selon une agente qui a l'expérience de deux étés avec un permis temporaire, il arrive parfois que des agent·e·s perdent patience, soient moins alertes, prennent plus de pouvoir que ce qui leur est autorisé et soient moins vigilant·e·s. Sans expérience ni formation, il apparaît que certain·e·s abusent de leurs droits en prenant l'autorité que leur confère indirectement leur position, ou ne parviennent pas à aider adéquatement une personne en danger qui demande des soins qu'elles et ils ne savent pas prodiguer. Les agent·e·s questionné·e·s, m'assurent toutefois que sur les sites des festivals, par exemple, il y a toujours du personnel policier et ambulancier sur place pour répondre aux besoins de premiers soins et aux situations liées à la drogue et aux armes. Il reste néanmoins que les personnes qui participent aux festivals considèrent les agent·e·s de sécurité comme les premières personnes responsables de leur protection, étant donné leur présence plus visible par leur plus grand nombre.

Parmi les agent·e·s qui ont répondu à mon questionnaire, on soulève aussi le fait que l'esprit d'équipe qui se crée entre collègues sur le terrain rend difficile la dénonciation d'abus de pouvoir, la critique de mauvaises conditions de travail ou encore la facilité à demander une meilleure formation auprès de l'employeur. D'ailleurs, M. Mulone, criminologue membre du conseil d'administration du BSP, soulève dans un article que bien que l'autorégulation du Bureau soit souhaitable, le doute subsiste quant à la confiance accordée à une gestion interne juste et honnête : « [S]i nous parlons de déontologie, c'est-à-dire du rapport avec le public, une instance indépendante du Bureau se doit d'être mise de l'avant, particulièrement si ce dernier est contrôlé par l'industrie via un conseil d'administration représentant majoritairement cette dernière. Les intérêts et les droits du grand public se doivent d'être protégés[xvii]. » Car outre le registre des agences et agent·e·s en ligne sur le site du BSP et une adresse courriel donnée pour formuler des plaintes, aucune politique de dénonciation interne n'a été créée. Cette absence dans l'autorégulation de l'industrie de la sécurité privée demeure un point faible qui démontre un manque de volonté et de transparence face au public.

Ce que la sécurité privée exprime de notre société

La présence du Bureau de la Sécurité privée au Québec indique un tournant important dans la définition actuelle de la sécurité civile, répondant au discours de catastrophisme dans lequel l'espace public est devenu une menace à la protection de la vie humaine dans le quotidien. L'attente, selon le contrat social sur lequel notre société est basée, est que l'État garantisse à chacun et chacune d'être « libéré·e de la peur ». Cependant, en dehors de la vie privée, et aussi parce que la vie privée est inconnue, l'extérieur devient une source de méfiance pour tout un chacun. Ainsi, chaque agent⸱e de sécurité devient en quelque sorte un instrument de régulation de ce chaos imaginé qu'est le dehors, par le biais des agences de sécurité qui l’embauche C'est donc l'avènement de la surveillance des civil·e·s par les civil·e·s, via un organisme paragouvernemental subordonné par le minsitère de la Sécurité publique, et ce, sans que l'État n'ait à débourser un dollar, lui qui a privatisé une partie de ce qui aurait dû être de la « sécurité publique » par la création du BSP. Se finançant à même les coûts des permis, le budget du BSP dépend donc entièrement du nombre d'agences et d'agent·e·s qui s'inscrivent au registre créé en 2010. Il faut donc qu'un nombre important d'entreprises et d'agent·e·s se déclarent au Bureau, sans quoi il perd de son autonomie et devient caduc. Les permis temporaires sont ceux qui ne requièrent pas de formation de la part du personnel, ce qui en fait les plus accessibles pour les citoyen·ne·s, et ils deviennent une option intéressante pour toute personne à la recherche d’un emploi d'été rémunéré au-dessus du salaire minimum. Les agent·e·s qui détiennent un permis temporaire deviennent donc une main-d’œuvre bon marché pour les agences et l'État qui n'ont pas à ouvrir leur coffres pour assurer une présence et conserver l'illusion de la sécurité dans les lieux publics achalandés. Les policières et policiers reçoivent des années de formation et un salaire supérieur[xviii] aux agent·e·s de sécurité. Bien que les fonctions et responsabilités du corps policier soient plus grandes, il ressort qu'en engageant des agent·e·s de sécurité, l'État économise un montant considérable sur le personnel à payer et sur l'investissement pour la formation censée garantir à ses citoyennes et citoyens l'intégrité de leur sécurité privée et leur assurer d'être « libéré·e·s de la peur ». Cette presque omniprésence de la sécurité privée dans notre quotidien rassure aussi les civil·e·s qui craignent désormais toute une panoplie de dangers dont la source est l'Autre, l'inconnu. Le discours du catastrophisme explique aussi pourquoi nous assistons à une telle hausse de la demande et pourquoi plus aucun assureur ne veut couvrir un événement s'il n'y a pas de sécurité privée incluse dans le contrat[xix]. Toute cette interaction entre les diverses parties a fait exploser l'industrie de la sécurité privée au Québec, et un appareil de gouvernance est né afin de prendre un certain contrôle sur la situation. Le BSP est cet appareil, autonome et paragouvernemental à la fois, qui tente de gérer cette industrie tout en lui concédant des privilèges par le biais de la Loi sur la sécurité privée. Cette brèche qui permet aux citoyen·ne·s de devenir des agent·e·s de sécurité privée sans pourtant recevoir une formation adéquate comporte cependant des risques de dérive : des prises de pouvoir injustes, de l'incompétence dans la distribution de soins et l'offre d'aide, des manques de jugement, etc. Car il ne s'agit plus de réels agent·e·s de sécurité ayant les connaissances pour gérer les foules et apporter les premiers soins en cas d'urgence, mais bien de citoyen·ne·s ordinaires ayant payé leur droit à la pratique d'agent·e de sécurité, et par le fait même, aux privilèges découlant de ce métier[xx] : fouille sur des individus, droit de les maintenir si l'on juge une personne trop imprévisible ou énervée, droit de leur enlever des biens s'ils sont interdits sur un site, bref, un droit d'atteinte à la vie privée. Cette vie privée, qui normalement demeure hors de portée de l'État et du système public, devient ici accessible. La nuance est somme toute importante. Et pourtant, ce nouvel accès à la vie privée est donné par les individus qui deviennent spectateurs et spectatrices, festivalières et festivaliers, etc. Le billet de concert, le bracelet d'entrée au site d'un festival, voilà le contrat entre l'individu, la sécurité privée et, indirectement, l'État. C'est le billet, et l'argent donné pour l'avoir, qui confèrent, en plus du divertissement acheté, un laissez-passer pour la vie privée. En demandant une garantie de sécurité, la citoyenne ou le citoyen en reçoit une qui est semi-contrôlée, où l'État s'investit, mais en demi-mesures, et rend la découverte des responsables d'incidents impossible, car diffuse et dispersée entre les parties. La règle du jeu dans l'espace public est peut-être donc la suivante : chacun·e est responsable de sa propre sécurité.

Données sur l'industrie de la sécurité privée au Québec et à Montréal[i]

  • Il y a 250 agences de sécurité enregistrées à Montréal même
  • Il y a 1881 agences enregistrées au Québec
  • Le budget total du BSP, qui correspond aux frais payés pour obtenir des permis (réguliers et temporaires, agences et agent·e·s confondu·e·s), est de 6 705 452 $ en 2016
  • On compte 31 748 permis (temporaires et réguliers) délivrés en 2016, ce qui représente 79,5 % de l'industrie, laquelle comprend aussi les serruriers et le transport de valeurs, par exemple
  • Selon le Livre blanc sur la sécurité privée (2003), il y a un ratio de 1,6 agent·e de sécurité pour 1 agent·e de police au Canada

[i]Demande d'accès à l'information, Bureau de la Sécurité privée, Maître Andréane Boisclair, conseillère juridique. En date du 8 décembre 2016 et du 10 janvier 2017.

CRÉDIT PHOTO: Curious Fish

[i]Divers médias ont souligné l'événement :

      http://globalnews.ca/news/2860676/evenko-investigates-after-montrealer-claims-she-was-drugged-at-osheaga/

      http://www.cbc.ca/news/canada/montreal/osheaga-roofie-1.3703653

[ii]Je cherche à savoir comment on peut rendre la sécurité responsable d'une drogue introduite dans un verre tenu à la main, plutôt que la personne qui a introduit cette drogue dans le verre. Je cherche à comprendre pourquoi il a semblé logique, socialement, dans les médias et chez la personne croyant avoir été droguée, de s'en prendre aux agent·e·s de sécurité en les blâmant d’avoir mal fait leur travail. Cela ignore à la fois la culture du viol et rend les individus non-responsables des objets qu'ils tiennent dans leurs mains. Cela suppose aussi que la responsabilité de la sécurité individuelle est remise aveuglément entre les mains d'agent·e·s de sécurité privée.

[iii]Entre le 1er août 2016 et aujourd'hui, j'ai réalisé des entrevues (écrites) avec huit agent·e·s à permis temporaire, le Bureau de la Sécurité privée (le directeur M. Paul-Hus, la relationniste média, Mme Marie-Noëlle Paquette-Fugère, et Andréanne Boisclair, responsable aux demandes d'accès à l'information et conseillère juridique au BSP), et le ministère de la Sécurité publique (Mme Alexandra Paré, relationniste média). J'ai également consulté toutes les pages web du site du Bureau de la Sécurité privée, lu divers rapports du ministère de la Sécurité publique, le Livre blanc sur la sécurité privée, les anciennes et plus récente version de la Loi sur la sécurité privée, etc.

[iv]J'ai tenté à deux reprises de contacter Mme Doucet et elle n'a malheureusement pas répondu à ma demande.

[v]Rachel Lau, « Evenko investigates after Montrealer claims she was drugged at Osheaga », Global News, 2 août 2016,  http://globalnews.ca/news/2860676/evenko-investigates-after-montrealer-claims-she-was-drugged-at-osheaga/.

[vi]  Citation originale: « I got completely brushed off, was told they [the agents] were very busy and were trying their best but could not catch everything coming through the gates and that maybe I should have paid more attention to my drink. What was I supposed to do? Stare at it constantly instead of watching the band? »

[vii]Gouvernement du Québec, « Livre Blanc : La sécurité privée, partenaire de la sécurité intérieure », Ministère de la Sécurité publique, 2003, p. 17,  http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/police/securite_privee/livre_blanc_secprive_12-03.pdf.

[viii]Des agent·e·s du SPVM patrouillent cependant dans le métro de Montréal depuis le 18 juin 2007. Voir Brian Myles, « La police patrouille dans le métro », Le Devoir, 19 juin 2007,  http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/147846/la-police-patrouille-dans-le-metro.

[ix]Chowra Makaremi,  « Utopias of Power : From Human Security to the Responsability to Protect », Contemporary States of Emergency : The Politics of Military and Humanitarian Interventions, Zone Books, États-Unis, 2010, 408 p.

[x] Citation originale:« In the last two decades, a normative frame emerged that determines the approach to situations of state failure and that sets new priorities for intervention : a nonmilitary vision of security that displaces the processus of securization into the social, economic, and physical environment – into ''the patterns of daily life.'' The discourse of human security is a discourse of intervention that focuses on individuals and populations. But it also applies to a set of techniques and a program of action implying various actors, state, international, private, and civil society, and several fields of activity […]. »

[xi]Notion apparue en 1941, par F. D. Roosevelt, quand il a donné son discours « State of Union Address » alors que les États-Unis entraient en guerre (Deuxième Guerre mondiale). La notion d'être « libéré·e de la peur » a aussi été amenée aux Nations Unies dans la Déclaration des droits humains en 1948.

[xii]L'Autre avec un « A » majuscule pour décrire toute personne qu'on ne connaît pas ou encore toute personne qui n'est pas de même origine que soi.

[xiii]« Comité consultatif sur la sécurité publique au Québec: rapport et recommandations », Sécurité publique du Québec, 2000, http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/police/publications-et-statistiques/recommandations-securite-privee.html.

[xiv]Massimiliano Mulone, « Saisir la sécurité privée : quand l'État, l'industrie et la police négocient un nouveau cadre de régulation », Sécurité publique du Québec, http://www.erudit.org/revue/crimino/2008/v41/n1/018421ar.html.

[xv]Gouvernement du Québec, « Livre Blanc : La sécurité privée, partenaire de la sécurité intérieure », Ministère de la Sécurité publique, 2003, http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/police/securite_privee/livre_blanc_secprive_12-03.pdf.

[xvi]Échange par courriel en date du 15 décembre 2016.

[xvii]Massimiliano Mulone, « Saisir la sécurité privée : quand l'État, l'industrie et la police négocient un nouveau cadre de régulation », Sécurité publique du Québec, http://www.erudit.org/revue/crimino/2008/v41/n1/018421ar.html.

[xviii]Selon le site de la Sûreté du Québec, un policier gagne dès la première année un salaire d'un peu plus de 40 000 $. http://recrutement-suretequebec.gouv.qc.ca/conditions-travail-generales-sq.jsp

[xix]Le site Guideorganisteur.com nous informe des raisons pour lesquelles les responsables de l'organisation d'un événement ou d'un festival se doivent d'être assuré·e·s, puisque la responsabilité civile de celles et ceux qui assisteront à leur événement leur incombe : « On ne peut assez insister sur l’importance d’avoir une assurance responsabilité civile. Cette protection permet à l’assuré[·e·] de répondre à l’obligation légale de réparer un préjudice causé à autrui. »

      http://www.guideorganisateur.com/coin-des-experts/assurance-101-pour-les...

[xx]Il est important de noter ici que les agent·e·s n'ont pas le droit de fouiller une personne sans son autorisation. Cependant, dès qu'une personne désire entrer sur un site, elle peut se faire fouiller si l'organisation du site a énoncé à l'avance (sur son site internet dans ses règlements ou encore à l'endos du billet acheté) que la condition d'entrée au site était une fouille sommaire. De même, une personne peut se voir confisquer des biens personnels (sac à dos trop grands, bâtons à egoportraits, bouteille d'eau, etc.) si elle veut entrer sur un site de festival où ces objets sont interdits. Il faut savoir que pour l'eau, par exemple, si un·e agent·e la confisque, il doit y avoir une source d'eau potable sur le site.

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