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La domination masculine au quotidien sur l’île de Trinité
Opinions
| par Alexime Lefebvre |

Alors que j’étais confortablement assis sur ma chaise d’école dans le cadre d’un échange étudiant sur l’île de Trinité située tout au sud des Caraïbes - échange qui fut d’ailleurs facilité par mes privilèges d’homme blanc occidental [sic] -, une phrase prononcée par l’assistant de cours éveilla mon attention. De fait, il commença sa présentation sur l’étude du passé militaire de l’Amérique latine par une allégorie douteuse. Ainsi, de son point de vue, ce sujet d’étude mettrait très bien en scène la manière dont « Les garçons deviennent de vrais hommes » : c’est-à-dire la façon dont ces derniers, dans un contexte social précis, en viennent à performer une masculinité se rapportant mieux à ce qu’un homme devrait être [sic]. De plus, il continua son discours en soutenant que les hommes, de façon générale, seraient plus prompts à défendre leur famille en cas d’attaque soudaine que les femmes (??) : d’où leur penchant pour l’armée… Ces propos, révoltant de sexisme et d’absurdité, notamment parce qu’ils insinuent une supériorité masculine basée sur des présupposés obscurs (pour quelles raisons les hommes seraient-ils meilleurs pour protéger leur famille en cas d’attaque-surprise ?), déclencha un argumentaire sur les rapports de genre. Au final, l’assistant de cours mit drastiquement fin au débat en soutenant qu’en démocratie, il fallait respecter les opinions (!!) de tou-te-s. Il venait ainsi de tasser d’un revers de la main plus de quarante-cinq ans de luttes féministes locales (1).

Ce déni complet de la reconnaissance des inéquités sociales de genre participe plus largement d’une forme d’oppression systémique, c’est-à-dire une forme d’oppression qui est véhiculée au travers de toute la société. Cette violence envers les femmes prend notamment forme dans les interactions quotidiennes, et ce, à travers des discours et des comportements sexistes. C’est-à-dire des commentaires ou des comportements qui réitèrent une position dominante des hommes sur les femmes. Une violence tellement présente qu’elle en est devenue normalisée.

Cet événement m’a donc poussé à m’intéresser au cas particulier de la société trinidadienne, où cette histoire s’est déroulée. Conséquemment, je me suis dirigé vers l’Institute for Gender and Development Studies (IGDS) de l’Université des Indes Orientales, et ce, afin d’y questionner des femmes sur leurs vécus en tant que femmes trinidadiennes et féministes. Leurs réponses, plus qu’éclairantes, sont à la base même de cette réflexion. 

Colonialisme et le régime de genre

Pour débuter, on ne peut dresser un portrait des rapports femme/homme dans la société trinidadienne contemporaine sans remonter à ses origines coloniales. Ces rapports, selon certaines historiennes féministes trinidadiennes [2] [3], prennent souche dans la colonie de plantation implantée sur l’île au tournant du XVIIIe siècle. Ce système repose donc à l’époque sur la mise en esclavage de différentes populations ouest-africaines vendues à des marchands européens, et ce, généralement pour des raisons de dettes impayées [4]. Ces derniers entreprenaient ensuite la traversée de l’Atlantique afin d’aller revendre leur stock [sic] déshumanisé dans les Caraïbes où leur force de travail était mise au service d’une économie basée sur l’exploitation humaine [4]. De plus, comme effet corollaire de ce commerce inhumain, certaines institutions sociales ouest-africaines, telles que la famille et les formes d’organisations sociopolitiques, n’ont pas survécu à ce déracinement social. D’autres, plus résilientes, ont toutefois été confrontées à de nouvelles normes coloniales issues des cultures européennes de l’époque, dont le patriarcat [2].

On peut simplement définir le patriarcat qui a pris forme sur l’île de Trinité comme une domination systémique des hommes sur les femmes, inspirée des différents modèles culturels européens de l’époque. Ce patriarcat s’est d’ailleurs matérialisé à travers l’esclavagisme, notamment par le processus de déshumanisation des esclaves noirs. Ainsi, en séparant les esclaves de tous liens sociaux avec leur famille et leur société d’origine [4], ce processus aurait agi tel un renforcement de la figure autoritaire du propriétaire d’esclave européen [2, 3]. Cette mise en esclavage aurait donc favorisé le paradigme de la suprématie blanche et masculine dans la société de plantation de l’époque. De plus, malgré une indifférenciation sexuelle du travail aux champs [2, 3], c’est-à-dire que les hommes et les femmes se voyaient assigner les mêmes types de tâches, une division sexuelle du travail pour les esclaves domestiques s’est observée au quotidien. Les croyances dominantes de l’époque soutenaient aussi que les hommes étaient faits pour entreprendre des travaux manuels, alors que les femmes étaient naturellement prédisposées vers des travaux ménagers ou domestiques. C’est conformément à cette croyance que s’est constituée la répartition sexuelle des tâches, basée sur une vision essentialiste imposant une distinction binaire entre hommes et femmes.

L’esclavage semble aussi avoir eu des conséquences sur les construits de la masculinité et de la féminité. Bien que nous possédons peu de documents relatant précisément comment ces changements ont pris place et comment ils se sont manifestés au quotidien [2], nous savons néanmoins que le modèle hégémonique de l’époque a été basé sur un idéaltype élitiste de la ménagère blanche, pure et chaste. De plus, ce même modèle représentait la femme de couleur comme étant travailleuse, ouvertement sexuelle et débridée [2]. Cette opposition, dans le discours public, aurait servi à soutenir un complexe racial affirmant que les femmes blanches étaient supérieures. Toutefois, cet idéal européen de la ménagère chaste semble avoir été adopté (mais pas complètement) par les familles afro-trinidadiennes seulement suite à l’abolition de l’esclavage. Cette adoption post-émancipation s’expliquerait, selon la féministe afro-trinidadienne Rhodia Reddock, par le fait que la formation d’une famille chez les esclaves caribéens était fortement découragée par les propriétaires. Pour des raisons évidentes, ces derniers devaient attendre jusqu’à ce que les enfants d’esclaves atteignent l’âge de cinq ans avant d’être exploitables. Ainsi, cette attente, dans une pure logique capitaliste, représentait une perte de profit pour le propriétaire qui devait entretenir l’enfant jusqu’à sa maturation nécessaire à son exploitation. À cela, s’ajoutait d’ailleurs une perception chez les propriétaires d’une baisse de la production de la mère lorsqu’elle était enceinte [3] (même si dans les faits, ces rares dernières étaient tout de même forcées à produire tout autant). Dès lors, l’ordre colonial masculin, en plus de s’assurer un contrôle sur le pouvoir de reproduction des femmes esclaves [3], imposait un régime de genre, compris comme étant un modèle systémique de relation de pouvoir genré qui conférait aux hommes blancs la légitimité de leur domination. Au final, ce complexe social mixant déshumanisation, subordination raciale et subordination de genre (sans parler aussi d’une subordination sexuelle), assurait la reproduction d’un ordre esclavagiste violent, blanc et viril, et ce, au profit d’une petite élite économique capitaliste blanche.

Suite à l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique en 1834, les esclaves afro-trinidadien-ne-s ont quitté massivement les plantations. L’abolition a permis à certain-e-s ex-esclaves d’intégrer la société bourgeoise, créant progressivement du même coup une nouvelle classe moyenne émergente qui prit lentement sa place dans l’espace public. Néanmoins, la vision subordonnée des femmes demeure, reproduite par l’influence des institutions religieuses et législatives majoritairement dominées par des hommes. Ces institutions maintenaient le discours des sphères séparées (public pour les hommes, domestique pour les femmes), basé sur une complémentarité « naturelle » des hommes et des femmes [2]. Elles contribuaient ainsi à reproduire l’idéaltype de la classe moyenne britannique de l’homme pourvoyeur et de la femme ménagère. De ces acteurs, l’Église catholique locale a été influente dans le maintien du statu quo (elle percevait de fait l’indépendance des femmes comme étant une menace pour la morale chrétienne dans son ensemble) [2]. De plus, ces femmes noires, ex-esclaves nouvellement arrivées sur le marché du travail, voyaient leur salaire basé non sur leur talent, mais bien sur leur genre. Les femmes gagnaient ainsi la moitié du salaire d’un homme noir pour la même charge de travail [3].

La victoire du People National Mouvement (PNM) en 1956 a été décisive pour le futur de Trinité. Pour la première fois, des Afro-Trinidadiens issus de la classe moyenne noire ont accédé au pouvoir politique, défiant la suprématie de l’ordre colonial blanc. Cette élection conduit ensuite le pays vers son indépendance en 1962. Néanmoins, malgré les promesses préélectorales du nouveau gouvernement élu, notamment en éducation, très peu de changements ont été apporté à la structure même de l’État trinidadien qui resta fondamentalement colonialiste [2]. Toutefois, avec la scolarisation des femmes qui augmente considérablement à cette époque, ces dernières commencent à prendre plus d’espace sur le marché du travail, ainsi que dans la sphère publique. Cette place resta tout de même limitée dans le sens où ces dernières devaient respecter la division sexuelle du travail promu par l’ordre dominant, réitérant ainsi leur « rôle » féminin au travers d’emplois orientés vers les tâches domestiques [2]. Par contre, la prolifération de plusieurs regroupements de femmes qui commence à cette époque permet à ces dernières de gagner de l’expérience en organisation et en militantisme, tout en commençant à questionner le rôle de ménagère reproduit par l’idéal hégémonique de l’époque. Des femmes de couleur militantes, telles que la féministe Angela Davis, ont cristallisé cette résistance [1].

Régime de genre et violence: comment maintenir l'ordre en place

Le régime de genre trinidadien contemporain est donc intimement lié à la formation de la nouvelle classe moyenne afro-trinidadienne qui s’est inspirée (mais pas complètement) de la classe dominante en place en adoptant certaines de ses pratiques [1, 2]. L’adoption de ce régime sera aussi largement encouragée par l’Église chrétienne locale sur la base d’arguments moraux [2]. Ainsi, lorsque le PNM accéda au pouvoir étatique et déclara l’indépendance, la structure même de l’État, fortement colonial et masculiniste, fut changée de façon superficielle [2]. En fait, en se basant sur ce qui était déjà en place, il nous est donné de croire que le régime de genre, reproduit par l’ordre patriarcal lui-même soutenu par l’Église et l’État, ne fut point questionné dans les hautes instances gouvernementales à forte représentation masculine.

Se faisant, l’origine de la violence faite envers les femmes au quotidien dans la société trinidadienne se doit d’être appréhendée selon une perspective politique. Dès lors, cette violence, que l’on pourrait définir comme étant une exposition par un groupe donné à une mort prématurée (qui par exemple, prend forme dans la surreprésentation des femmes comme victimes de violence conjugale dans la société trinidadienne), est ici cristallisée dans les actions et les discours d’hommes (mais parfois aussi de femmes) qui réitèrent une représentation hiérarchique des relations femme/homme dictées selon le régime de genre en place. Pour les hommes, ces discours et comportements oppressifs découlent d’un entitlement, c’est-à-dire d’une conception des rapports de genres qui leur permet de croire qu’ils sont faits pour dominer les femmes [5]. Cette perception, qui dans le contexte trinidadien est fortement dynamisée par diverses institutions religieuses, est d’ailleurs souvent en accord avec une conception « naturelle » de la domination masculine. De plus, ces discours et comportements oppressifs prennent leurs racines dans la première institution qui socialise les individus d’une société donnée : la famille. Et plus particulièrement, dans la manière dont les enfants sont élevés.

Ainsi, cette violence au quotidien, qu’elle prenne forme au travers d’insultes, de discours moralisateurs, sexistes et/ou paternalistes, de menaces physiques, de cat-calling, de victim blaming, mais aussi de harcèlement sexuel et même d’assaut sexuel, est légitimée selon cet entitlement qui permet à l’oppresseur masculin de réitérer sa position dominante. « La violence d’un oppresseur est un choix désigné pour contrôler et intimider » (traduction libre) [6] et elle s’impose au quotidien comme étant un moyen utilisé par certains hommes afin d’assurer leur suprématie. Ce fut d’ailleurs le moyen privilégié par les propriétaires d’esclaves sur les plantations [2, 3, 7]. Cet entitlement n’est très certainement pas le produit du hasard et encore moins la conséquence de prédispositions biologiques. Il provient en fait d’un rapport de classe (ou de genre) transfiguré en norme qui fut imposée par le groupe dominant. Ce rapport vient ensuite légitimer des comportements violents, dont la tendance majeure soutient la domination d’un groupe privilégié par le système (ou le régime) sur les autres. Dans le cas du régime de genre trinidadien, ce dernier est d’ailleurs fortement dynamisé et reproduit au travers des médias, de la culture populaire, de l’éducation et des institutions religieuses [2], tout autant que de l’État. Cette forme de violence historique se manifeste donc dans le quotidien selon des rapports de pouvoir multiples, et ce, afin de préserver la dominance d’un groupe et ainsi reproduire un régime de genre, un ordre esclavagiste ou toute autre forme de domination systémique.

En conclustion

La violence perpétuée au quotidien envers les femmes trinidadiennes n’est pas chose nouvelle et l’aperçu qu’il m’a été donné de vivre avec cet assistant de cours n’est pas un cas isolé. Ces discours sexistes sont une forme d’oppression en soi, car ils réitèrent une suprématie masculine qui, en retour, vient légitimer une violence au quotidien. Cette dernière n’est d’ailleurs pas l’apanage seul de la société trinidadienne. En fait, elle s’est aussi normalisée ailleurs et le Québec n’y fait pas exemption. C’est pourquoi, à mon avis, seule la résistance paye et l’envers de l’histoire coloniale et postindépendance trinidadienne est parsemé de réussites inspirantes face à cette oppression systémique, notamment grâce à diverses organisations féministes qui émergent au tournant des années 1970 [1, 2]. Entre autres, les militantes de ces dernières ont stressé les rôles genrés qui limitaient leur potentiel à l’intérieur même des mouvements politiques et révolutionnaires de leur époque, notamment en critiquant la répartition du travail, ainsi que la reconnaissance futile qui leur était attribuée à l’intérieur de ces diverses organisations [8]. Elles s’attaquèrent d’ailleurs à l’image d’hyper-masculinité mise de l’avant par les militants du mouvement des Black Panther [8]. Elles ont aussi formé plusieurs associations qui perdurent encore de nos jours, dont le Caribbean Association for Feminist Research and Action qui est encore très actif dans la région [1, 8].

Néanmoins, aux dires des membres de l’IGDS que j’ai interviewés, cette résistance envers le régime de genre trinidadien doit s’étendre à l’ensemble de la société. Et pour que cela soit fait, il importe de repenser les institutions sociales qui déterminent le parcours des personnes avec une priorité mise sur l’éducation des enfants. Elles ajoutent qu’il faut aussi continuer à diffuser les divers discours critiques des institutions en place, dont les discours féministes, et ce, dans le but de faire reconnaître les bienfaits de leurs revendications pour toute la société. Et finalement selon elles, il faut impérativement « séparer l’Église de l’État ». Le combat est de taille, mais pas insurmontable.

 

*Merci à Iléana, Livia et Mariette pour leur relecture et leurs commentaires éclairants :)

1.         Baksh-Soodeen, R., Issues of difference in contemporary Caribbean feminism. Feminist Review, 1998. 59(1) : p. 74-85.

2.         Pasley, V., Gender, race, and class in urban Trinidad: representations in the construction and maintenance of the gender order, 1950-1980, in Department of History. 1999, University of Houston.

3.         Reddock, R.E., Women and slavery in the Caribbean: A feminist perspective. Latin American Perspectives, 1985 : p. 63-80.

4.         Graeber, D., Debt: The First 5,000 Years. Updated and Expanded ed. 2014, London : Melville House.

5.         Pease, B., Undoing privilege: Unearned advantage in a divided world. 2010 : Zed Books.

6.         Gaarder, E., Addressing violence against women: Alternatives to state-based law and punishment, in Contemporary anarchist studies : An introductory anthology of Anarchy in the Academy R. Amster, Editor. 2009, Routledge : London, New York. p. 46-56.

7.         Fanon, F., Les Damnés de la Terre. La Découverte. 2002 [1961], Paris.

8.         Pasley, V. and E. Williams, The Black Power movement in Trinidad: an exploration of gender and cultural changes and the development of a feminist consciousness. Journal of International Women’s Studies, 2001. 3(1).

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