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Donald Trump 45e président : portrait de ses électeurs et électrices
Analyses
| par Maude Parent |

Les électeurs et électrices de Donald Trump ont finalement vu leur candidat être sacré 45e président des États-Unis. L’élection américaine du 8 novembre dernier a suscité de vives réactions au sein de la communauté internationale. L’Esprit libre a organisé, une semaine plus tard, une soirée de réflexion portant sur l’analyse des résultats. Retour sur le portrait de cet électorat.

Les milléniaux [1] aux urnes

Un électorat bien particulier était attendu aux urnes, étant prisé tant du côté des démocrates que des républicains. Il s’agit de la génération Y, c’est-à-dire des jeunes entre 18 et 29 ans dont le vote massif aurait pu créer un revirement de situation.

Le 8 novembre 2016, 69,2 millions de jeunes ont été appelés-es à voter, plusieurs pour une première fois, d’après le coordonnateur de la Chaire Raoul-Dandurand et chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis Maxime Minne. Le vote des milléniaux grandira en importance pour les élections à venir puisqu’il s’agit de la génération qui est appelée à prendre le flambeau des baby-boomers. Pourtant, cet important électorat s’est présenté aux urnes à raison de 19%, soit le « pire taux depuis 1972 », indique le chercheur.

Si les milléniaux boudent généralement les élections et sont peu enclins-es à se présenter aux urnes, plusieurs théories expliqueraient la réticence de cette génération à noircir une case sur un bulletin de vote. « On aurait attendu qu’ils aillent aux urnes à cause de l’importance de cette élection, mais on doit prendre en considération qu’on avait des candidats qui ne soulevaient pas l’enthousiasme, explique Maxime Minne. C’est avec un personnage comme Bernie Sanders qu’on attendait une sorte de révolution des milléniaux, mais lorsque ce candidat a fléchi à l’investiture démocrate, on a vu que les partisans de Bernie Sanders se sont opposés à une nomination de Mme Clinton. » En effet, sur les 22 États remportés par Bernie Sanders lors des primaires, 80 % de ses électeurs faisaient partie de ce groupe d'âge. Même si Hillary Clinton a repris certaines idées apportées par M. Sanders, comme le salaire minimum à 15 $ et un meilleur accès à l’éducation, les jeunes ne se sont pas soulevés-es pour lui apporter leur soutien comme cela aurait pu être le cas pour le candidat déchu.

Ce que cet engouement pour Bernie Sanders dit sur les milléniaux, c’est qu’ils et elles sont plus réceptifs et réceptives aux idées de gauche. « Les milléniaux blancs américains s’inscrivent dans cette ligne de pensée de la gauche parce qu’ils se disent contre les idées de leurs parents et sont donc plus libéraux », ajoute Maxime Minne. Ces jeunes voient en la politique américaine un système usé qui ne soutient pas les intérêts de leur génération. Ils se reconnaissent plutôt dans les idées du sénateur du Vermont, qui promeut l’intervention de l’État dans des causes sociales [2]. Par ailleurs, Trump a remporté 37 % des voix contre 55 % pour Clinton chez les 18 à 29 ans, d’après Maxime Minne. « On voit aussi que les jeunes électeurs se tournent progressivement vers les partis tiers et boudent les deux grands partis, observe-t-il. En 2012, les partis tiers ont récolté 3 % des votes des milléniaux contre 8 % cette année. » Le parti libertarien composé des anciens gouverneurs républicains Gary Johnson et Bill Weld a profité de l’impopularité des candidats des deux partis traditionnels pour grimper de manière historique dans les intentions de vote. Gary Johnson se présentait comme un compromis pour les électeurs républicains désabusés devant la candidature de Donald Trump.

Des électorats diversifiés

À la lumière des propos scandaleux prononcés par Donald Trump au sujet des femmes, il n’aurait pas été surprenant de voir un appui massif de l’électorat féminin pour le parti démocrate. Pourtant, ça n’a pas été le cas. Selon la coordonnatrice de l’Observatoire sur les États-Unis (OSEU) et chercheuse en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand, Andréanne Bissonnette, la question de la génération Y ressort également pour expliquer la raison pour laquelle les femmes n’ont pas voté massivement pour Hillary Clinton le 8 novembre dernier. « Si les femmes de 18-29 ans ne se sont pas ralliées derrière Mme Clinton, ce n’est pas parce qu’elles ne veulent pas voir une femme devenir présidente, c’est plutôt qu’elles ne veulent pas avoir n’importe quelle femme présidente et à n’importe quel prix », précise-t-elle.

En outre, ce sont 53 % des femmes blanches ont donné leur appui à Donald Trump et ce malgré les propos misogynes qu’il a tenus, d’après Andréanne Bissonnette. Il semble donc que ces paroles ont fait des vagues pendant un certain temps pour retomber rapidement dans l’oubli. « Le vote des femmes n’est pas relié qu’à un seul enjeu et le fait d’avoir une femme candidate ne veut pas nécessairement dire que les femmes vont toutes voter pour elle, pense la chercheuse. Certaines Américaines ont choisi d’appuyer le candidat républicain sur la base de ses propositions économiques, ses propositions en matière d’immigration, sur l’avortement, ses promesses pour la classe moyenne, son discours populiste, pour ne nommer que ceux-là. »

Avec un personnage comme Donald Trump à la tête des États-Unis, plusieurs craignent que le mouvement féministe fasse marche arrière. Pour la chercheuse, le recul du mouvement féministe était déjà amorcé aux États-Unis, mais les positions du prochain président au sujet des droits des femmes viennent légitimer cette réticence plutôt que l’établir. Le plafond de verre n’ayant pas été brisé, l’avenir des femmes en politique ne semble pas pour autant être terni. La candidature d’Hillary Clinton a contribué à mettre en lumière qu’il est possible pour une femme de se présenter au plus haut poste électif de la politique américaine. Les dernières élections ont tout de même illustré que la campagne politique d’une femme est plus laborieuse que celle d’un homme. La couverture médiatique en est en partie responsable. « Les médias parlaient de l’endroit où Hillary Clinton allait faire couper ses cheveux à New York, de son habillement, de si elle avait l’air fatiguée, si elle pleure c’est un signe de faiblesse et son ambition lui était reprochée parce que c’est une qualité masculine, décrit Andréanne Bissonnette. Ce sont des éléments qui affectent non seulement la façon dont les femmes font campagne, mais également leur propension à faire de la politique parce que c’est un parcours qui est parsemé d’embûches auxquelles les hommes n’ont pas à faire face ».

L’électorat féminin n’est toutefois pas le seul dont l’issue du vote a généré une surprise. La faible proportion de votes de la part des électeurs et électrices de 18 à 29 ans a également influencé le résultat du vote ethnoculturel. « La majeure partie de l’électorat hispano-américain était composée de milléniaux, donc bien évidemment l’absence de participation électorale des milléniaux a eu un impact sur le vote total des Hispano-américains et sur la façon dont ils ont appuyé le parti démocrate », estime la coordonnatrice de l’OSEU. L’électorat hispano-américain étant fortement diversifié et concentré en majeure partie dans des États républicains, il leur aurait fallu une sortie spectaculaire aux urnes pour permettre un changement durable dans des États comme l’Arizona et le Texas. Par contre, le vote hispano-américain ne s’est pas avéré aussi pro-démocrate que le prévoyaient les sondages. Pour Andréanne Bissonnette, cela s’explique par le fait que tout comme les femmes, il s’agit d’un électorat diversifié qui a trouvé satisfaction dans les propositions de Donald Trump. Bien que le candidat républicain se soit acharné contre la communauté hispano-américaine, en traitant notamment ses membres de violeurs et de vendeurs de drogue, « leurs préoccupations sont multiples et ne se limitent pas qu’à la question de l’immigration », pense-t-elle. Sa proposition de bâtir un mur à la frontière entre le Mexique et les États-Unis ne les a pas fait reculer dans la mesure où plusieurs jugent avoir trop payé d’impôts sous la présidence de Barack Obama.

Le vote des milléniaux aurait pourtant pu faire une réelle différence dans l’issue du vote. Dans les États tranchants comme la Floride où aucun-e candidat-e n’avait d’avance sur l’autre, Mme Clinton a remporté 57 % des voix chez les 18 à 29 ans contre 35 % pour Donald Trump, selon Maxime Minne. Mais comme seulement 19 % de la génération Y à travers le pays s'est déplacée aux bureaux de vote, ce taux n’a pas été suffisant pour permettre la victoire de cet État clé à Mme Clinton. Il en va de même pour plusieurs autres États. En Ohio, 24 % de l’électorat se trouve dans cette tranche d’âge. S’ils et elles avaient voté en grand nombre, leur poids aurait pu être suffisant pour permettre un autre dénouement. « La grande question maintenant, c’est est-ce que les républicains-es et les démocrates vont avoir une nouvelle stratégie pour aller chercher cet électorat qui devient de plus en plus important pour les élections futures, et qui pourrait permettre de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre? », lance Maxime Minne.

Le non-vote comme position politique

Les jeunes électeurs-trices américains-es se sont retrouvés-es devant un dilemme. Ils et elles ont été appelés-es le 8 novembre dernier à choisir entre deux candidats-es qui ne leur disaient rien. Ce groupe voulait d’une part appuyer les démocrates, mais ne s’identifiait pas à la candidate, et d’ autre part, il était hors de question pour elles et eux d’appuyer le candidat Donald Trump à cause de ses sorties scandaleuses, de ses propos sexistes, misogynes et xénophobes. Ils et elles ont donc choisi une troisième voie : 81 % des électeurs et électrices de 18 à 29 ans ne se sont pas déplacés-es aux bureaux de vote.

L’ancienne déléguée du Québec à Atlanta et coprésidente de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, Ginette Chenard, peine à comprendre pourquoi les jeunes électeurs et électrices, ne s’identifiant à aucun-e des deux candidats-es, n’ont pas préféré soutenir tout de même les démocrates. « C’est comme perdre son vote, s’exclame-t-elle. Beaucoup de jeunes ne se sont pas présentés-es pour ne pas se compromettre, mais moi j’aurais voté les yeux fermés pour Hillary simplement pour ne pas donner mon appui à Trump ». Ce type de raisonnement est selon elle générationnel.

Le non-vote, plus présent chez les milléniaux que chez les autres électeurs et électrices, devrait être considéré comme une volonté politique à part entière, d’après Andréanne Bissonnette. Les électeurs et électrices qui choisissent délibérément de ne pas se présenter aux urnes démontrent une prise de position éclairée qui laisse entendre leur mécontentement face aux deux principaux partis. « On devrait arrêter de voir l’abstention comme un simple refus des gens de sortir de chez eux et prendre en considération qu’il s’agit d’une volonté politique », croit-elle.

Outre les personnes qui choisissent de ne pas voter, un grand nombre d’Américains-es sont privés-es du droit de vote pour différentes raisons. Parmi ces gens, on compte deux millions d’individus incarcérés et six millions d’autres ayant eu des démêlés avec la justice. « C’est un record mondial, lance Ginette Chenard. Six millions d’Américains ayant terminé leur sentence, qui contribuent à nouveau à la société, ne pourront jamais voter dans une douzaine d’États, les plus stricts étant la Virginie et la Floride. Ensemble, ils totalisent un million d’individus qui se sont vu retirer leur droit de vote. »

Portrait des électeur-trice-s de Trump

Qui sont donc celles et ceux qui ont permis à Donald Trump de devenir hier le 45e président des États-Unis? Ginette Chenard dresse un portrait en trois temps. D’une part, il y a les électeurs-trices de la classe moyenne et de la classe ouvrière, pour la plupart des Blancs-hes sans diplôme et dont le salaire est stagnant. Isolés-es des centres urbains, plusieurs vivent dans des zones économiques défavorisées et marginalisées par les restructurations économiques menées par les grandes firmes internationales où, par exemple l’industrie métallurgique souffre. « Ce sont des individus démoralisés qui ne croient plus au rêve américain, et c’est un message que j’ai entendu je ne sais combien de fois alors que j’étais en poste aux États-Unis », décrit l’ancienne déléguée du Québec à Atlanta. Beaucoup d’entre eux et elles proviennent du Sud ultraconservateur des États-Unis. Ils et elles s’opposent aux idées libérales démocrates. Dans un deuxième temps, les électeurs-trices de Donald Trump sont ce que Mme Chenard qualifie de « rageurs contre le système politique ». Elle décrit cette seconde catégorie comme étant composée de gens qui en veulent à Washington et qui se situent dans l’extrême droite républicaine. Parmi eux et elles comptent des gens fortunés comme des hommes et des femmes d’affaires ainsi que des membres de corporations de Wall Street, des pensionnaires de l’État et plusieurs riches retraités-es. Finalement, le troisième groupe compte « des révoltés sociaux traditionnels et des nouveaux nationalistes blancs, explique-t-elle. Ce sont tous ces gens qui ont trouvé en Trump un type assez osé, à grande gueule, qui était susceptible de porter leur message ».

Les électeurs-trices de Donald Trump ont vu, hier, ce New-Yorkais milliardaire prendre la présidence à la suite de la campagne la plus longue de l’histoire des États-Unis. Le 45e président, maintenant en poste, sera surveillé de près par ceux et celles qui lui ont confié l’avenir des États-Unis.

 

CRÉDIT PHOTO: Gage Skidmore 

[1] Par souci de maintenir l’authenticité du discours des intervenants, le terme « milléniaux » est privilégié dans ce texte même s’il constitue un anglicisme.

[2] SUNKARA, Bhaskar. «Un socialiste à l’assaut de la Maison Blanche» Le Monde diplomatique, janvier 2016. [En ligne] http://www.monde-diplomatique.fr/2016/01/SUNKARA/54471

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