Environnement
De la fibre optique dans l'Arctique : la route sous-marine des millions à haute vitesse
Analyses
| par Marye-Claude Belzile |

Pendant que Stephen Harper tente de démontrer la souveraineté du Canada dans l'Arctique, Douglas Cunningham, un investisseur expert dans le marché de la technologie des télécommunications à fibre optique, dépose depuis cet été un câble géant dans l'océan présentement le plus convoité de la scène politico-économique internationale.

Douglas Cunningham, c'est l'homme à la tête de la compagnie torontoise Arctic Fibre. Sur le site web d’Investing.businessweek.com[i], on peut lire qu’il a lancé et financé plusieurs projets de télécommunications ces vingt dernières années, principalement dans les Antilles. On y apprend aussi qu'il a été analyste financier au Canada et a été considéré comme le numéro un entre  les années 1982 et 1993. Pour lui,  «Shrinking Arctic is creating a golden opportunity.[ii]», et c'est avec cette idée qu'il a amorcé le projet de réduire de 7000 km le chemin le plus court (réseau internet actuel reliant Londres à Tokyo) en empruntant la voie désormais navigable de l'Extrême-Arctique. C'est un projet avoisinant les 600 millions de dollars canadiens, et peut-être 1,5 milliards si tout ne va pas comme prévu, c’est-à-dire si les gouvernements fédéral et provincial passent à côté de l'opportunité d'investir dans le projet.

Le projet

Arctic Fibre, supporté par AECOM (firme multinationale de design et d'ingénierie écoresponsable) et associé à diverses compagnies et organisations paragouvernementales au Nunavut, au Nord-du-Québec  et en Alaska, propose une solution de rechange au service internet par satellite qui dessert actuellement le Nord avec des technologies peu fiables, coûteuses et désuètes. C'est l'utilisation de la fibre optique qui est au centre du projet, soit un câble sous-marin de plus de 15 000 kilomètres, dont 31 seront acheminés par voie terrestre.  Le câble passera de la mer de Beaufort à la frontière Yukon-Alaska de l'extrême nord du Pacifique, à l'est de la mer de Baffin et au sud de la Baie d'Hudson et de la Baie James. La partie terrestre de 31 km sera acheminée sur la presqu'île de Boothia. Même si le projet est en cours depuis 2009 et que les premiers kilomètres de sondages des fonds océaniques ont lieu au Nunavut depuis la mi-août 2014, ce n'est pas avant 2016 qu’Arctic Fibre croit pouvoir fournir ses premiers lots de gigabytes. Ne désirant pas faire de vente au détail, c'est en fait aux compagnies de distribution déjà en place que des lots de bande passante seront vendus, et ces dernières les revendront à leurs clients, soit aux villageois du Grand Nord et aux entreprises locales.

Les instigateurs du projet

Si certains investisseurs du projet demeurent encore anonymes, il n'est pas sans intérêt de noter que le siège d’Arctic Fibre est situé dans l'un des paradis fiscaux les plus connus, soit aux Bermudes. Cunningham y a déjà séjourné auparavant pour s'occuper d'affaires externes à Arctic Fiber, concernant entre autres le câble BUS-1 géré par GlobeNet[iii], un projet de connexion à fibre optique similaire reliant les États-Unis, les Bermudes, la Colombie, le Venezuela et le Brésil. Les Bermudes, en tant que territoire outremer du Royaume-Uni, ne sont pas sans lien avec le fait que le marché boursier de Londres soit parmi les premiers bénéficiaires de l'installation d’Arctic Fibre. Réduire la distance du câble entre la City de Londres et la bourse de Tokyo équivaut à augmenter plus que substantiellement les gains des échangeurs de devises et des marchands boursiers.

L'apport du câble à fibre optique

Par rapport à la connexion satellite, le projet de fibre optique de Cunningham apporte avec lui de forts arguments pour s’attirer la part des investisseurs qui lui manque, soit les instances gouvernementales, les résidents des communautés nordiques et les compagnies de télécommunications. Arctic Fibre propose donc 1) de fournir un accès à 4G de bande passante en haute vitesse;  2) d'occasionner du même coup une augmentation des services gouvernementaux (à condition qu'ils prennent part au projet) dans le domaine de l'éducation et de la télémédecine; 3) de donner un accès aux services de streaming pour le marché de l'audiovisuel; 4) d'améliorer indirectement l'économie locale en offrant une connectivité moins coûteuse aux PME; 5) d'augmenter la rapidité des interactions boursières internationales (trois à quatre fois plus rapide que la connexion par satellite actuelle, et surtout, dix fois moins cher). En effet, la liste est alléchante.

La technique marketing est intéressante : promettre une meilleure autonomie, la création de nouveaux emplois, une amélioration de la qualité de vie et tout cela, grâce à un simple câble à fibre optique. Il est question d'empowerment politique[iv], de donner une vision d'autonomie arrivant au Grand Nord, alors qu'en réalité, ce grand projet semble créé pour les grandes compagnies pétrolières et minières et pour le monde des échanges boursiers. Parmi les stations d'atterrissage des installations du câble, certaines sont d’ailleurs à proximité de grandes pétrolières, dont la Deadhorse Prudhoe Bay Oil Field en Alaska, ou encore d'installations scientifiques et militaires gouvernementales, telle la Station de recherche du Canada dans l'Extrême-Arctique, qui se construit présentement à Cambridge Bay au Nunavut. Chasibi, dans le nord du Québec, a aussi été choisie en fonction de sa proximité avec le chemin de la Baie James et des infrastructures à proximité.

Ainsi, ce n'est qu'indirectement et que si le gouvernement investit (ce qu'il risque faire étant donné que son contrat actuel de connexion par satellite prend fin en 2016 et qu’Arctic Fibre sera prêt cette année-là) que les communautés pourront observer l'étendue des bienfaits de ce qu'offre Arctic Fiber. Si le gouvernement n'investit pas et si les compagnies de télécommunications désirent demeurer avec le satellite, malgré les frais et l'instabilité de la connexion, les bienfaits du projet pourraient ne jamais voir le jour. En fait, si Arctic Fibre n'attire pas dans son projet tous les investisseurs qu'il souhaite, seulement 52% des villageois des communautés de l'Arctique auront accès au service. Pour que 99% de la population soit comblée, il faudrait que les phases 2 et 3 du projet se concrétisent, éventualité encore incertaine à ce jour.

Qui gagnerait quoi?

En octobre 2013, dans sa proposition finale donnée à divers organismes paragouvernementaux et gouvernementaux, Arctic Fibre mentionne que jusqu’à présent, 480 personnes ont été consultées, mobilisées, sollicitées, depuis 2011. De ce lot, 160 résident au Nunavut, parmi lesquels des trappeurs, chasseurs et pêcheurs. Les consultations publiques avaient encore lieu cet été et elles risquent de se poursuivre encore pour les quelques mois à venir, alors que la saison froide ralentira les travaux et que certaines questions, craintes et insatisfactions se font encore sentir quant à la pose du câble.

Les fermes à serveurs numériques

L'informatique en nuage, plus connue sous le nom de cloud computing, est le fait de bien savoir utiliser la puissance de calcul et de stockage de serveurs informatiques éloignés les uns des autres à l'aide d'un réseau, tel internet. Ces serveurs ont une valeur marchande, loués à la demande, parfois au forfait ou à la tranche d'utilisation. Avec le câble sous-marin d'Arctic Fibre, plusieurs géants américains ont d'ailleurs énoncé publiquement le projet d'établir ces fermes dans le but de profiter du froid.- oui, du climat naturellement réfrigéré de l'Arctique – et d'une bande passante haute vitesse fiable. Facebook a déjà son propre serveur dans le nord de la Suède[v], alors que le Québec aimerait bien attirer de nouveaux clients sur ses terres arctiques. L'idée derrière la création de ces fermes est de réduire à zéro les coûts liés à la climatisation, technologie essentielle au bon fonctionnement des serveurs dans les pays où le climat est chaud ou tempéré. La méthode consiste à retirer l'air du bâtiment où sont déposés les serveurs et d'y faire pénétrer par aspiration l'air froid de l'extérieur, de manière mesurée, tout en gérant le taux d'humidité des bâtiments.

La Station de recherche du Canada dans l'Extrême-Arctique (SRCEA)

Situé à Cambridge Bay, la SRCEA (CHARS en anglais) profiterait d'une connexion à fibre optique pour les activités de recherche qui y sont prévues dans les années à venir. Selon le site internet du gouvernement[vi], la SRCEA devrait «devenir un centre de sciences et de technologies de renommée internationale dans le Nord Canadien[vii]». Projetée depuis 2007, la station devrait ouvrir en 2017, soit pour le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, qui est également l'année suivant la connexion officielle donnée par Arctic Fiber. Le projet officiel est d'attirer des scientifiques du monde entier pour faire travailler les résidents du Nord, mais l'idée est principalement d'assurer une forte présence scientifique et militaire dans l'Extrême Arctique et d'y raffermir la gérance gouvernementale canadienne. Cette présence, c'est aux pays de l’Arctic Five (autre que le Canada : les É-U, la Russie, la Norvège et le Danemark) que le gouvernement conservateur désire la démontrer. Cette station est un projet initié dans la «Stratégie pour le Nord Canadien» du gouvernement, qui a pour fin d'exercer la souveraineté canadienne sur 162 000 kilomètres des côtes et 40% des terres arctiques[viii]. Un tel projet exige une garantie sur la fiabilité de sa connexion internet et surtout, que celle-ci puisse être obtenue à moindre coût.

À la bourse

Le câble à fibre optique permet de fournir une bande passante dont la latence est faible[ix], plus faible que la transmission satellite, tout en transférant plus de données en moins de temps. La faible latence est importante pour les services de streaming, pour les communautés de jeux en ligne et les échanges d'algorithmes entre analystes financiers. Tous ces domaines demandent la meilleure qualité comme source de branchement à l'internet, ce qu’offre le câble en fibre optique. Par exemple, pour un client à la bourse, chaque milliseconde «perdue» occasionne cent millions d'opportunités perdues par an ; une différence de 3 millisecondes peut coûter 0,08 cents par action négociée[x]

Le trading haute fréquence (échanges de devises et d'actions à «haute vitesse») compte pour 70% des négociations faites sur les marchés américains, et cette proportion augmente en Europe et en Asie. Ce sont les investissements à court terme, réalisés dans le temps de quelques millièmes de seconde, qui fournissent le plus de liquidités aux marchés boursiers tout en assurant une forte probabilité de petits profits réguliers. Dans cet univers, le gain sur le temps se compte en millisecondes, et c'est justement ce que peut offrir le câble d’Arctic Fibre en empruntant le chemin le plus court suivant la plus petite circonférence du globe terrestre à la latitude septentrionale où il sera déployé. Aujourd'hui, les transactions les plus rapides se font en 230 millisecondes ; avec Artic Fiber, ce sera 170 millisecondes. Ce gain créera une sorte d'émulation sur les marchés boursiers et les analystes devront performer plus que jamais pour rivaliser d'un bout à l'autre de la planète, principalement à Tokyo et à Londres (3e et 4e plus grands stock exchange au monde).

L'Alaska et Quintillion Network

Basée à Anchorage, la compagnie Quintillion agit comme fournisseur de connexion internet haute vitesse aux résidents et aux entreprises locales. Ainsi, supportée financièrement par CALISTA et Futaris inc., lesquelles comptent parmi les 13 corporations régionales d'Alaska pour les autochtones (17 300 résidents), Quintillion organisera aussi la phase 2 d’Arctic Fibre en Alaska. La compagnie se chargera d'installer des câbles terrestres (micro-ondes principalement) et de répartir entre les villages de son État les branchements secondaires au câble sous-marin principal. La Arctic Slope Telephone Association Cooperative (ASTAC), coopérative de propriétaires de 9 communautés autochtones d'Alaska, s'inscrit aussi au nom des investisseurs participants. De son côté, Quintillion a aussi des ententes de partenariat avec l'industrie de la vidéo, laquelle désire créer du trafic sur son réseau. Les investisseurs du marché veulent plus de clients et Quintillion assurera la revente de la bande passante à moindre coût, ce qui attirera plus de clients; ainsi, tous en profiteront[xi].

Les entrepreneurs de la Deadhorse Prudhoe Bay Oil Field (pétrolière américaine numéro un de son domaine d'expertise en Amérique du Nord) investissent aussi dans le projet de câble optique. La firme est opérée par BP (British Petroleum), ExxonMobil (3e plus grande compagnie au monde dans son domaine, descendant directement de la légendaire Rockerfeller's Standard Oil co.) et Conoco Phillips Alaska (qui est une compagnie d'État à Anchorage). De toute évidence, le monde du pétrole n'a pas hésité à choisir la fibre optique pour se connecter à internet.

Au Nunavut et au Nord-du-Québec

Même si Arctic Fiber compte parmi ses consultantes et consultants l'ancienne mairesse d’Iqualuit, Madelaine Redfer[xii], c'est sans contredit dans cette portion de l'Arctique (et elle n'est pas petite) que l'enthousiasme des résidents et des organismes locaux s'est fait le moins sentir.

Au Nunavut, Adamee Itorcheak, le vice-président du Nunavut Broadband Development Corporation (NBDC), croit que, comme la majorité des projets venus de l'extérieur, il n'y aura pas de phases 2 ou 3 pour l’implantation de fibre optique dans la région. Les seules communautés qui en bénéficient habituellement sont les 3 centres urbains majeurs, soit Iqualuit, Rankin Inlet et Cambridge Bay (lesquelles auront des stations d'atterrissage du câble principal). Il croit que le Nunavut n'a pas besoin d’Arctic Fiber, qu'il y a déjà suffisamment de support gouvernemental et provincial et qu'il vaut mieux conserver le service actuel (par satellite) qui promet de se moderniser[xiii]. Pour que le projet d’Arctic Fiber fonctionne, il y aurait un investissement de 192 millions de plus à faire pour lier les communautés voisines, et Itorcheak ne croit pas que le gouvernement devrait s'en mêler, du moins pas aux dépends des Nunavummiut. Il dit craindre la création d'une «division digitale» intercommunautaire entre les 52% connectés (ou les 92% si Arctic Fiber poursuit jusqu'à la phase 3) et le 48% (ou 8% si la phase 3 est achevée) restant[xiv].

Lors des rencontres de Cunningham avec les communautés du Nunavut et du Nord-du-Québec, plusieurs craintes ont été soulevées : que le gouvernement décide de ne pas investir dans le projet, laissant ainsi la phase 2 et 3 du projet avortée pour les communautés éloignées de câble principal; qu'il y ait des dommages environnementaux dans l'océan et près des stations d'atterrissage; que les profits soient faits sur le dos des résidents et au bénéfice des compagnies de câblodistribution ou encore qu’Arctic Fibre fasse son projet et se lave les mains de ses responsabilités face à la population lorsque le tout sera installé. Sur le site internet de Arctic Fibre, dans la section «Foire aux questions», on peut lire les diverses réponses données à ces craintes par M. Cunningham. De notre lecture, les réponses aux craintes énoncées dans ces lignes ne sont pas satisfaisantes.

De la Baie James à Montréal

Afin de relier Montréal à cette fibre optique -car la métropole provinciale a elle aussi quelques dollars à y gagner- le chemin le plus court serait de prendre la sortie du câble à Chasibi et de le faire descendre jusqu'à Montréal, pour ensuite lui faire rejoindre New York et le New Jersey. Malheureusement, pour que cette portion des travaux soit simplement amorcée, il faudra d'abord restaurer la route qui mène jusqu'à Chasibi par le chemin de la Baie James, car cette route est actuellement trop risquée pour satisfaire aux besoins de circulation d’Arctic Fiber. Cunningham prétend que ce doit être à Hydro-Québec de payer la facture pour restaurer la route. De son côté, la société d'État veut que le gouvernement ou bien Arctic Fiber paient aussi pour leurs besoins. Hydro-Québec se dit prêt à couvrir une partie des frais, s’ils sont équitablement divisés avec les autres qui l'utiliseront, comme cela a été fait lors de la construction des barrages à la fin des années 1970 et 1980.  Cunningham croit que des investisseurs à Montréal devraient s'intéresser au projet s'ils veulent en avoir les bénéfices. Selon lui, si le marché montréalais attend le gouvernement, les travaux ne seront débutés qu'en 2019. Ce délai trop long pourrait faire dévier Arctic Fiber de son chemin et choisir Toronto plutôt que Montréal. Les coûts estimés pour les travaux de la route seraient de près de 200M$. C'est donc dans les mains des entreprises montréalaises que Cunningham laisse la question[xv],  La seule information  recueillie sur le web concernant la portion du projet concernant la vallée laurentienne laisse prévoir peu de travaux additionnels outre ceux projetés dans l'Arctique, sinon des associations avec les grandes compagnies qui distribuent le service internet actuellement, dont Bell Canada[xvi].

Par ailleurs, à Chasibi, des projets scientifiques d'antennes paraboliques semblent avoir déjà attiré les Allemands et les Suédois. Le Canada devrait y déposer la sienne avant 2020. [xvii] Arctic Fibre n'aurait pas choisi cet emplacement sans raison, n'est-ce pas?

L’Asie, une voie de contournement

Le câble crée une voie de contournement au système en place en passant par l'Arctique. Cela permettrait à plusieurs pays de passer ailleurs que par la mer Rouge et les câbles américains qui sont sous haute surveillance. Les centaines de millions d'individus utilisant internet haute vitesse en Asie permettraient à Arctic Fiber de faire 15 à 18 millions de $ par année (en profits)[xviii].

Les avantages... sans études d'impact environnemental

Bien que plusieurs études de préfaisabilité (à ce jour, une quinzaine de versions, rédigées par Arctic Fiber) aient été faites pour informer les diverses instances gouvernementales (Industrie Canada, le Ministère des Ressources Naturelles du Québec, les comités de villages, les mairies et leurs homologues américains), aucune étude de risque d'impact environnemental n'a été faite à ce jour. Une première étude devrait être conduite d'ici les deux prochaines années (2015) et ne prendrait tout au plus que six mois selon Cunningham. Malgré cette lacune importante, plusieurs éléments ont été pris en compte dans deux rapports remis à la Commission OSPAR (pour le Nunavik) et une réalisée par Salter Global Consulting inc. (SGC) à la demande d’Arctic Fibre.

Le câble serait sans effets sur l'air, sans émission de gaz à effet de serre (selon leur site web) et ne causerait aucune autre perturbation des sols que l'installation du câble. Cependant, la chaleur et le champ magnétique qui se dégageront du câble sont envisagés comme des agents perturbateurs de l'écosystème. On ne sait pas à quel point cela posera problème et il n'y a jusqu’à maintenant pas d'étude environnementale précédant les travaux qui permettent de connaître les données exactes à ce sujet.

Selon la 15e version de l'étude de SGC, publiée en 2013, le projet est considéré comme ayant un «impact significatif modéré à élevé». C'est un projet dit «transformatif» et il est jugé moins sévèrement que les projets miniers. Son grand bémol est que même si la capacité de la fibre optique est presque illimitée, la croissance des réseaux sera nécessairement limitée par les coûts d'interconnexion (liens micro-ondes ou satellitaires pour les villages qui n'ont pas un branchement direct au câble principal) et par les fournisseurs locaux qui revendent la connexion aux particuliers. SGC croit que le projet demeure réalisable et serait avantageux comparativement au système en place actuellement. Autrement, l'étude fait mention de plusieurs éléments environnementaux à prendre en considération en ce qui concerne les risques et impacts: 1) l'affouillement glaciaire créant un risque à l'intégrité des câbles par frottement; 2) la glace fixe qui est un risque majeur de bris de câble si deux plaques se rencontrent et se superposent; 3) le forage horizontal qui demande l'emploi d'un équipement lourd et bruyant au bord du rivage; 4) l'installation du câble dans les fonds marins qui perturbe la faune benthique (c’eat-à-dire du fond marin); 5) la cause de 90% des pannes envisagées, qui seront dues à des facteurs externes : ancres des navires, pêche, navigation; et 6) le temps requis pour réparer un bris dans l’hiver extrêmement long de la région concernée, considérant que 34% de la longueur du câble est enfouie dans des lieux inaccessibles sept mois par année[xix].

Selon la commission OSPAR, laquelle a pour mandat de protéger et préserver l'Atlantique du nord-est américain et ses ressources, les impacts écologiques de la fibre optique sont multiples. Sont abordées en premier lieu la turbidité accrue dans les fonds marins et la remise en mouvement de sédiments contaminés, ce qui est problématique pour certaines espèces sensibles tels les bivalves (huîtres, moules, pétoncles); les plus à risque étant les espèces benthiques mobiles, tels les crabes. Une obstruction des mécanismes de filtration par certains organismes des fonds marins pourrait aussi être engendrée par les sédiments remis en circulation. Le câble en lui-même amène l'introduction artificielle d'un substrat dur (l'armature du câble), ce qui peut occasionner un effet de récif en attirant des espèces étrangères à l'écosystème local.  Les émissions de chaleur sont à considérer sérieusement, car le fil conducteur du câble peut atteindre 90°C tandis que la gaine du câble peut atteindre 70°C. Cette énergie thermique peut s'étendre sur un rayon de quelques mètres en périphérie du câble; or, les organismes marins sont pour la plupart très réactif aux changements de température, même minimes. Ces modifications thermiques peuvent occasionner des effets d'éloignement et de rapprochement de différentes espèces, modifiant par la même occasion les comportements migratoires de celles-ci. OSPAR relève aussi que  cette augmentation de température pourrait modifier la physiologie, la reproduction et la mortalité des communautés benthiques. Le champ magnétique provenant du câble risque quant à lui de perturber le système d'orientation des poissons et des mammifères marins, ce qui affecterait en outre leur comportement migratoire, surtout chez les élasmobranches (raies et requins) qui perçoivent très bien ces champs. Enfin, le risque d'accident nucléaire n'est pas négligeable, puisque ce sont des brise-glaces à moteur nucléaire qui sont utilisés pour tracer la route maritime lors des sondages, et qui le seront éventuellement lors des travaux de construction et de maintien de la fibre optique.

Arctic Fibre n'est pas seul

Arctic Fibre est un projet colossal dont on parle très peu. Nous pouvons imaginer que de nombreux débats s'animent autour de celui-ci et qu'une majorité des intéressés préfèrent garder l'anonymat d'ici à ce que toutes les formalités bureaucratiques et monétaires soient réglées.  Pour l'heure, il semble peu probable de voir ce projet tomber dans l'oubli malgré les craintes des résidents du Nord. C'est que de tels câbles ont déjà prouvé leur efficacité (du moins pour le monde des affaires) en Afrique et au Groenland ces dix dernières années. Par ailleurs, Arctic Link et Polarnet, câbles états-uniens et russes, sont aussi en marche dans leurs propres pays, lesquels partagent des frontières communes avec le Canada dans l'Arctique. Deux autres années doivront s’écouler avant que la phase 1 du projet soit complétée : l'histoire et ses développements sont donc à suivre.


[i]     http://investing.businessweek.com/research/stocks/private/person.asp?per... [ii]    http://www.theglobeandmail.com/report-on-business/shrinking-arctic-ice-a... [iii]   Pour en connaître davantage sur ce projet BUS-1, veuillez consulter le lien internet suivant : http://globenet.net/globenet-and-te-subcom [iv]   L'empowerment politique se définit comme une «technique visant à fomer des individus ou des groupes à s'insérer dans des rapports concurrentiels marchands […] [L]a logique néolibérale cherche autant que possible à privatiser ces actions [la compétition remise entre les mains des citoyens] pas forcément dans le sens d'un transfert vers des entreprises privées à but lucratif, mais dans celui d'une prise en charge par ceux-là mêmes qui subissent l'action.» MCFALLS, Laurence. Les fondements rationnels et sociaux des passions politiquesVers une sociologie de la violence contemporaine avec Weber et Foucault, Anthropologie et Sociétés, vol. 32 n°3, 2008, p. 151-172. [v]    http://www.telegraph.co.uk/technology/facebook/8850575/Facebook-to-build... [vi]   www.science.gc.ca/SRCEA [vii]  www.science.gc.ca [viii] idem [ix]   La latence est le temps demandé pour recevoir les données envoyées en langage binaire (le bit est l'unité minimale de quantité d'information transmise). Une bonne latence est inversement proportionnelle au temps écoulé, ainsi une latence faible est désirée pour réduire les délais de communication. [x]    http://www.reseaux-telecoms.net/actualites/lire-de-la-fibre-optique-sous... [xi]   http://arcticfibre.com/arctic-fibre-extends-network-to-northwest-alaskan... [xii]  Elle a été la première Inuit à recevoir un titre de fonctionnaire à la Cour supérieur du Canada dans les questions autochtones de sa nation. [xiii] http://arcticfibre.com/nunavut-broadband-proponents-unsure-of-fibre/ [xiv] www.nnsl.com/frames/newspapers/2012-07/jul2_12fbr.html [xv]  Idem que viii [xvi] ftp://ftp.nirb.ca/01-SCREENINGS/COMPLETED%20SCREENINGS/2014/13UN035-Arct... [xvii] Idem que viii [xviii] www.nnsl.com/frames/newspapers/2012-07/jul2_12fbr.html [xix] http://www.krg.ca/images/stories/docs/Tamaani%20Reports/SGC%20Nunavik%20...

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