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À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession - Entrevue avec Olivier Ducharme
Entrevues
| par Émile Duchesne |

Pierre Perrault est un cinéaste québécois dont la réputation n'est plus à faire. Figure fondatrice du cinéma direct, il aura influencé un grand nombre de cinéastes d'ici et d'ailleurs. À travers son œuvre cinématographique, Perrault propose une réflexion sur le Québec de son époque. Dans À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession, Olivier Ducharme - docteur en philosophie, auteur et éditeur de la série « Cinéma » aux éditions Varia - s'intéresse à démontrer comment le thème de la dépossession est omniprésent dans l'œuvre de Pierre Perrault ainsi que la manière dont l'œuvre du cinéaste garde toute sa pertinence pour comprendre et penser le Québec d'aujourd'hui.

 

Q1. Dans votre livre, vous décrivez les pressions du système capitaliste comme la force de l'Un, c'est-à-dire comme un vecteur engendrant l'uniformisation, le désenchantement, la perte des ressources et des techniques du territoire, etc. Pour celles et ceux qui n'ont pas lu le livre, comment se manifeste cette force de l'Un dans l'œuvre de Pierre Perrault ?

 

R1. Perrault s’est intéressé principalement à trois communautés au cours des années 1960-1970, à commencer par celle des navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres avec qui il produira trois documentaires. Le dernier volet de la trilogie (Les voitures d’eau) expose le déclin de l’industrie maritime coudriloise, symbolisé par la disparition progressive des goélettes (bateau de bois servant au transport du bois de pulpe) construites directement sur l’île. Devenues inadéquates à la navigation contemporaine, les goélettes peinaient à suivre la cadence des bateaux de fer qui possédaient un pouvoir financier capable de s’adapter aux nouvelles pratiques de navigation. Le recul technologique et économique aura ainsi eu raison d’un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération par la population de l’île aux Coudres. Nous sommes alors devant une dépossession territoriale et économique affectant une communauté entière.

            Au tournant des années 1970, Perrault amorce deux nouveaux cycles documentaires qui le mèneront à l’ouest et au nord du Québec : en Abitibi et à la Côte-Nord. En mettant les pieds en Abitibi, Perrault découvre rapidement que les terres se vident de leurs agriculteurs et agricultrices et que les rangs de campagne se transforment en cimetière où se côtoient de vieilles carcasses d’automobiles et des restes de granges et de maisons. Il cherche alors à comprendre les raisons ayant pu pousser des milliers de colons et d’agriculteurs et agricultrices à quitter leur terre. Il trace l’histoire de l’agriculture en Abitibi en racontant la venue massive de colons, quittant précipitamment la pauvreté des villes causée par la grande Crise de 1929. Par le biais des plans Gordon (fédéral) et Vautrin (provincial), chaque colon recevait un lot à défricher et un montant d’argent pour construire une première maison. Perrault montre avec gravité que l’aventure agricole abitibienne n’aura duré que quelques décennies et aura laissé démunis plusieurs agriculteurs et agricultrices déçu·e·s de ne pas pouvoir faire prospérer le potentiel des terres qu’ils avaient défrichées de peine et de misère pendant de nombreuses années. Cet échec ne s’explique pas par la mauvaise qualité des terres ou par l’incompétence des agriculteurs et agricultrices, mais bien par un changement dans le mode de production agricole. Pendant longtemps, l’agriculture québécoise s’est satisfaite d’une culture vivrière où chaque famille pouvait aspirer à vivre de manière autonome. Avec la montée d’une agriculture industrielle à laquelle le gouvernement octroyait subventions et prêts, les petit·e·s agriculteurs et agricultrices se virent marginalisé·e·s et poussé·e·s à la faillite, faute de moyens financiers pour acquérir les équipements nécessaires. Comme pour les navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres, les agriculteurs et agricultrices de l’Abitibi vécurent les effets d’une dépossession, aussi bien territoriale qu’économique.  

            À la même époque, Perrault prend part à quelques expéditions de chasse dans le territoire du Mouchouânipi (pays de la terre sans arbre), qui se situe au nord du 52e parallèle dans le Nord-du-Québec, en compagnie de deux Innus de la réserve de la Romaine (André Mark et Basile Bellefleur). Tous ensemble, ils tentent de recréer les gestes de la chasse au caribou que la communauté Innue de la Côte-Nord pratiquait de génération en génération avant de perdre l'accès à son territoire de chasse et, par le fait même, à une partie essentielle de sa culture. Les deux documentaires que Perrault rapporte de ses expéditions à la Côte-Nord (Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi) (dé)montrent une communauté qui peine à renouer avec sa culture ancestrale. Vivant maintenant dans des réserves avec le souvenir d’une époque lointaine caractérisée par une culture de chasse et un mode de vie nomade, les Innu·e·s se trouvent maintenant déchiré·e·s entre un passé envié et un présent qui laisse peu de chances de s’en sortir dignement. Elles et ils ont subi et subissent encore aujourd’hui les conséquences d’une triple dépossession : culturelle, territoriale et économique.

            Les nombreuses dépossessions décrites à même le terrain par Perrault participent toutes d’un processus de prolétarisation dans lequel les travailleurs et travailleuses (navigateurs, navigatrices, agriculteurs, agricultrices, chasseurs et chasseuses) perdent leur indépendance et le pouvoir qu’ils possédaient jadis sur un territoire. Tout ceci contribue, selon Perrault, à entretenir un mouvement d’uniformisation culturelle dans lequel les gestes originaux posés sur un territoire précis, disparaissent au profit d’une culture où seuls comptent la rentabilité, la vitesse et le développement économique. Cet impitoyable constat n’a rien perdu de son actualité!

 

Q2. Le rapport aux animaux est un thème très important chez Perrault. Dans votre livre vous exposez au moins trois figures explorées par Perrault : l'animal-marchandise dans les abattoirs, le braconnage et le rapport sacré entre les Innu·e·s et le caribou. Pourriez-vous nous parler brièvement du rapport aux animaux chez Perrault?

 

R2. Une question qui mériterait un ouvrage entier. Des marsouins (Pour la suite du monde) aux orignaux (La bête lumineuse), en passant par les bœufs musqués (Cornouailles), les animaux détiennent dans les documentaires de Perrault, une signification qui dépasse le simple amour des bêtes. Je me suis intéressé à la question animale chez Perrault par l’entremise de la critique qu’il émet sur le traitement des animaux dans un abattoir de l’est de Montréal. Au début des années 1960, Perrault produit une série radiophonique ayant pour thème, la ville de Montréal (J’habite une ville). Dans ce cadre, il réalise une émission sur le travail effectué dans un abattoir montréalais dans laquelle il se montre extrêmement critique face à la violence faite aux animaux. Il dénonce le travail à la chaîne opéré par les travailleurs et travailleuses qui découpent la carcasse des bêtes de manière abstraite. Perrault ne critique pas, comme nous pouvons le faire aujourd’hui, la cruauté des abattoirs face aux animaux, mais plutôt la perte de la véritable signification du sacrifice animal, du sang versé et de la mort.

            Lui-même chasseur, Perrault a souvent défendu cette activité comme étant le lieu où se révèle la valeur de la nourriture et du sacrifice animal. Pour étayer sa position, Perrault se référait souvent à la signification que les amérindien·ne·s accordent à l’animal, le respectant et le chassant avec parcimonie. À la différence de la chasse sportive qui se pratique dans les limites d’une pourvoirie, la chasse au caribou, longtemps pratiquée par les communautés innues, représentait une question de vie et de mort, l’animal incarnant la figure de la survie. Du point de vue d’une éthique animale, nous pouvons défendre la position de la chasse pratiquée dans un cadre de survie. Il est cependant gênant de défendre la position adoptée par Perrault, qui pratique la chasse pour son plaisir personnel. La chasse ne se justifie qu’à l’intérieur d’une culture précise et il faut s’interroger sur la pertinence pour notre culture de la pratiquer encore. 

 

Q3. Même si Perrault met l’accent sur la dépossession, il réussit quand même à documenter la résistance – au sens de continuité dans les pratiques - envers cette même dépossession. Comment se manifeste cette résistance dans l'œuvre de Perrault ?

 

R3.  La résistance se révèle, tout d’abord, dans la mémoire des gestes que Perrault a réussi à capter tout au long de sa vie. Les traces de la pêche aux marsouins, de la navigation des goélettes sur le fleuve Saint-Laurent, de la chasse au Mouchouânipi, de l’agriculture vivrière en Abitibi, de la grève étudiante à Moncton en 1968, Perrault les a conservées en imprimant sur la pellicule la parole et les gestes des personnes qui ont vécu ces événements. Cette mémoire survit à la disparition de ces pratiques propres aux territoires québécois, amérindien et acadien, et elle garde vivante une parole devenue obsolète en raison de la dépossession. Résister en se souvenant, en se rappelant l’existence de ceux et celles qui nous ont précédé, fait partie d’un devoir de mémoire.

            Comme je l’ai déjà mentionné, la majorité des documentaires de Perrault montre le déclin de communautés incapables de survivre à la montée envahissante d’un marché économique qui écrase chaque particularité au profit d’une uniformisation culturelle. La figure par excellence de la résistance perraultienne demeure sans contredit celle d’Hauris Lalancette, tenant à bout de bras sa ferme dans un paysage déserté. Il a survécu à la désertion de la campagne abitibienne, mais à quel prix! Une résistance plutôt désespérée, proche de l’entêtement. Perrault célèbre la persévérance d’Hauris Lalancette, mais il sait également qu’elle symbolise le sacrifice d’un homme se battant seul contre tous.    

 

Q4. L'idée du royaume est un thème qui traverse toute l'œuvre de Perrault. On sait que Perrault était nationaliste mais son nationalisme détonnait de la version classique que l'on connait au Québec. En effet, pour Perrault, le Québec devrait être constitué de plusieurs « royaumes » ce qui fait de son nationalisme un mouvement profondément décentralisé. Il en est ainsi venu à concevoir l'Abitibi mais aussi le pays Innu comme des royaumes. Peux-tu nous parler davantage de cette idée de royaume ?

 

R4.  Le royaume demeure une notion complexe dans l’œuvre de Perrault. Elle est devenue centrale à travers la tétralogie abitibienne et l’effervescence nationaliste des années 1970. On peut la rapprocher de celle de la souveraineté qui devient incontournable à cette époque au Québec. Il faut cependant rapidement apporter des nuances. Le royaume perraultien ne peut pas se réduire à la seule sphère du politique ; il se rapporte plutôt à une continuelle quête de liberté qui passe autant par les simples gestes de la vie quotidienne que par un désir d’émancipation politique et économique. Pour saisir la portée étendue du royaume, j’aime me rapporter à ce passage tiré d’un manuscrit inédit présent dans les archives de Perrault : « D’abord, il s’agit de maîtriser la moindre chose, de la plus humble et la plus quotidienne comme le pain, le bétail, les arbres, l’eau, jusqu’à la plus sophistiquée, jusqu’à l’atome, jusqu’aux galaxies. » On le voit, l’idée de royaume en est une exigeante chez Perrault. Vivre en son royaume équivaut à posséder le territoire, les moyens de production et les instances décisionnelles. Ne possédant ni le territoire ‒ pensons aux ressources naturelles qui nous échappent au profit des multinationales ‒ ni le pouvoir économique, le Québec ne peut pas encore se vanter d’être un royaume selon Perrault.

            Le royaume se rapporte finalement à la volonté d’être libres là où nous habitons. Être libre économiquement ‒ ne pas être au service de l’argent des autres ‒ politiquement ‒ pouvoir décider par soi-même ‒ et culturellement ‒ développer des manières originales de vivre : voici les conditions requises pour l’établissement d’un royaume digne de ce nom. Perrault s’intéresse très peu, pour ainsi dire jamais, à une idéalisation de la liberté. Il braque plutôt son attention sur la multitude ‒ le peuple ‒ dont l’absence de liberté se vit à même sa chair. Pour tout dire, la souveraineté politique du Québec se réalisera, selon Perrault, lorsque le peuple sera lui-même libre, lorsqu’il aura décidé de son sort.    

 

Q5. Si Perrault s'est attardé à documenter différentes manifestations de la dépossession, son œuvre a également permis à certain·e·s de reprendre possession de leur rapport au territoire, de leur identité, etc. Je pense ici aux Innu·e·s de Unamen Shipu (La Romaine), qui affectionnent les films de Perrault puisqu’ils leur permettent de raviver certains souvenirs. L’œuvre de Perrault exerce aussi une influence sur certains musiciens, comme Fred Fortin et son groupe Gros Méné. Croyez-vous que les travaux de Perrault peuvent contribuer à obstruer le rouleau compresseur de la dépossession capitaliste? 

 

R5.  Pierre Perrault nous lègue une parole critique et un sens aigu de la liberté.  La meilleure description de son travail demeure celle qu’il donne de l’artiste engagé : « L’artiste engagé (toutes formes d’engagement ici comprises sauf la partisane) est celui qui refuse les idéologies, ne propose pas de solutions mais approfondit la douleur silencieuse. Il cherche à confondre toutes les raisons et toutes les infaillibilités. Il imagine les avènements. Il légitime sa présence. Il cherche à libérer les hommes successivement. Il établit son rapport avec l’histoire. Il prend ses distances avec les puissances et il exerce sans aide sa liberté. » Fervent critique de la société de son temps, Perrault nous offre une parole qui dénonce le pouvoir économico-politique des puissant·e·s et donne voix à celles et ceux qui demeurent à l’écart. Il y a une colère chez Perrault dont nous devons nous souvenir pour mener à bien les présentes et futures batailles contre la centralisation des pouvoirs et la disparition des identités culturelles.

 

À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession d'Olivier Ducharme a été publié aux éditions Écosociété en novembre 2016. 

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